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Al-Qaïda a-t-il, une fois de plus, dupé la Maison-Blanche ? (Consortium News)

par Robert Parry 30 Juin 2017, 09:45 Khan Cheikhoun Al-Quaïda Trump Collaboration USA Syrie

Bien qu’il ait été prouvé qu’al-Qaïda et ses alliés ont déjà mis en scène de fausses attaques chimiques en Syrie, les responsables de Washington sont « hautement convaincus » qu’ils n’ont pas été leurrés une fois de plus, dit Robert Parry.

Parmi les dirigeants de Washington, les mots veulent rarement dire ce qu’ils disent. Par exemple, si un responsable gouvernemental américain affirme être « hautement convaincu » d’une évaluation du service du renseignement, cela signifie généralement : « nous n’avons pas vraiment de preuves, mais si nous disons assez souvent que si nous sommes « hautement convaincus », alors personne n’osera mettre en doute nos affirmations. »

Donald Trump s’adressant aux médias dans un hangar de l’aéroport de Mesa Gateway, en Arizona, le 16 décembre 2015.

Il est vrai aussi qu’à partir du moment où un Président des États-Unis ou un haut fonctionnaire a tiré des conclusions hâtives non étayées par des preuves, l’administration serre les rangs autour d’elle ou de lui, rendant presque impossible toute enquête sérieuse ou objective. En outre, si les accusations incertaines sont portées contre un État « ennemi », alors les médias dominants vont s’occuper de tuer dans l’œuf tout scepticisme. De prestigieux organes « d’information » vont « vérifier les faits » et écriront, en majuscules : « DE NATURE À INDUIRE EN ERREUR » , « FAUX », ou peut-être même « FAUSSES NOUVELLES. »

Nous sommes exactement dans cette situation avec les conclusions hâtives tirées par le président Trump, dans les heures suivant une présumée attaque avec emploi d’armes chimiques dans la province d’Idlib en Syrie le 4 avril. Bien que ce soit al-Qaïda et ses alliés rompus à la propagande qui ont fourni la plus grande part des informations, les grands médias américains se sont empressés de montrer des images propres à susciter l’émotion dans ce que Trump appelle « les spectacles », grâce auxquels, dit-il, il fonde ses jugements de politique étrangère et il a blâmé le président syrien Bachar el Assad pour les nombreuses victimes, dont certaines, selon ses propres mots, étaient « de si beaux petits bébés ».

Comme les interventionnistes néoconservateurs et prétendument progressistes dominent la politique étrangère de Washington et que des organes de propagande professionnels travaillent, à l’ouest, pour le renversement d’Assad, la rapide élaboration de cette nouvelle version des tenants de la pensée unique n’a rencontré quasiment aucune résistance. Tous les acteurs prévisibles ont joué leur rôle prévisible depuis le New York Times jusqu’à CNN et à Bellingcat, avec ses liens avec le conseil de l’Atlantique et ses « journalistes citoyens ».

Tous les Gens Importants qui sont apparus dans les émissions télévisées ou que les grands médias ont cités, ont affirmé faire confiance aux images fournies par les propagandiste liés à al-Qaïda et ont omis de mentionner les affaires précédentes où les rebelles syriens ont mis en scène des attaques avec emploi d’armes chimiques pour impliquer le gouvernement d’Assad.

 

« Nous le savons tous »

Un commentateur de CNN, fort imbu de sa personne, a pontifié : « nous savons tous ce qui s’est passé en 2013 », faisant ainsi référence à la version toujours communément admise selon laquelle le 21 août 2013, le gouvernement Assad a procédé à une attaque au gaz sarin dans la banlieue de Damas, le président Obama échouant alors à faire respecter sa « ligne rouge » qui interdisait les armes chimiques. Cette version, chérie des interventionnistes, perdure même après qu’on eut prouvé, ensuite, que c’étaient les rebelles qui avaient organisé cette opération, fort probablement avec le Front al Nosra d’al Qaïda et avec l’aide du renseignement turc, comme l’a révélé le journaliste Seymour Hersch et comme l’ont confirmé ensuite de courageux responsables turcs.

Le président Obama dans le Bureau ovale.

C’est, il y a un an, que les responsables de Washington ont peut-être le mieux mis en évidence leur détermination à ignorer la réalité. Jeffrey Goldberg de l’Atlantic a publié alors un article circonstancié sur la politique étrangère d’Obama qui répétait la version communément admise au sujet d’Obama qui échouait à faire respecter sa « ligne rouge », mais qui évoquait aussi les révélations du directeur du renseignement national James Clapper. Ce dernier disait, en effet, avoir informé le président que le renseignement états-unien ne disposait pas de preuves irréfutables de la culpabilité d’Assad.

On aurait pu s’attendre à ce que ces confidences du directeur du renseignement évitent à Obama d’être considéré par les médias comme un lâche, surtout si l’on considérait que des preuves plus récentes pointaient du doigt les rebelles. Après tout, pourquoi Obama aurait-il attaqué l’armée syrienne et tué de nombreux soldats et peut-être même des civils en représailles pour un crime dont ils n’étaient absolument pas coupables et qui était un coup monté contre Assad ? Mais la bulle propagandiste des responsables de Washington est imperméable à la réalité quand celle-ci la gêne.

Personne ne semble savoir non plus qu’un rapport des Nations Unies a mis à jour des témoignages de témoins oculaires sur la façon dont les rebelles et leurs alliés « sauveteurs » avaient mis en scène une « attaque au chlore » pour que la responsabilité en soit imputée à Assad. En plus de ces Syriens qui dévoilaient la supercherie, on peut relever, parmi les preuves avancées pour convaincre de la culpabilité d’Assad, d’étranges allégations de la part des rebelles et de leurs amis. Ils affirmaient, en effet, pouvoir dire que du chlore se trouvait dans une bombe en forme de tonneau au bruit spécial que celle-ci faisait en tombant.

Malgré la divulgation de ce coup monté, les enquêteurs des Nations Unies, soumis à la très forte pression des gouvernements occidentaux qui voulaient avoir quelque chose dont ils puissent rejeter la responsabilité sur Assad, ont accepté les allégations des rebelles au sujet des autres présumées attaques au chlore, une conclusion improbable, maintenant citée à maintes reprises par les médias occidentaux, qui ignorent l’affaire du démenti à propos de l’attaque au chlore. De nouveau, les preuves de la mise en scène de deux attaques avec emploi d’ armes chimiques – l’une au sarin, l’autre au chlore – auraient pu, sans doute, instiller un peu de scepticisme à propos de ce qui s’est passé le 4 avril, mais apparemment, ce n’est pas le cas.

Tout ce qui restait à faire au président Trump, c’était de « se conduire en président » et faire tirer, le 6 avril, 59 missiles Tomahawk sur une base aérienne, missiles qui auraient tué plusieurs soldats syriens et neuf civils, y compris quatre enfants, dommages collatéraux que les grands médias états-uniens savent ignorer tout en chantant les louanges de Trump pour son esprit de décision.

 

On ne conteste pas la version de la pensée unique.

Il se peut qu’il y ait, chez les analystes de la CIA, quelques poches de résistance qui n’adhèrent pas à cette version, mais si les résultats de leur enquête infirment les informations sur lesquelles le président s’est appuyé pour agir, on les cachera au peuple pendant des générations et peut-être même à jamais.

Le président syrien Bachar el Assad.

En d’autres mots, le nouveau credo de la pensée unique, « c’est Assad qui l’a fait », semble à l’abri de toute contestation, c’est une certitude que le New York Times peut maintenant publier sans avoir à ajouter ces petits mots agaçants comme « présumé » ou « probablement » et il est désormais à même de présenter la culpabilité d’Assad comme un fait irréfutable, tout simplement.

C’est ce qu’a fait Thomas L. Friedman, le chroniqueur vedette de politique étrangère de ce quotidien, avant d’extrapoler, à partir de cette certitude, pour proposer que les États-Unis s’allient avec les djihadistes dans la lutte pour le renversement d’Assad, une position qui a, depuis longtemps, les faveurs des « alliés » des États-Unis, Israël et l’Arabie saoudite.

« Pourquoi notre but, en ce moment précis, devrait-il être de vaincre l’EI en Syrie ? » a demandé Friedman avant de proposer de soutenir purement et simplement les rebelles. « Nous pourrions accroître spectaculairement notre aide aux rebelles anti-Assad en leur donnant assez de missiles antichars et antiaériens pour menacer les hélicoptères et les avions de chasse russes, iraniens, syriens et ceux du Hezbollah. Nous leur infligerions peut-être alors assez de pertes pour qu’ils veuillent ouvrir des négociations. C’est une solution qui me conviendrait parfaitement. »

Ainsi non seulement les vedettes des grands médias états-uniens ont-elles décidé qu’elles savent ce qui s’est passé le 4 avril dans une lointaine partie de la province d’Idlib, et ce, sans la moindre preuve, mais elles tirent maintenant parti de leur version pour avancer que l’administration Trump devrait offrir des missiles antiaériens aux rebelles anti-Assad qui, en réalité, dépendent d’al Qaïda ou de l’EI.

Autrement dit, Friedman et les autres grands penseurs préconisent de soutenir les terroristes à qui on donnerait des missiles sophistiqués sol-air qui pourraient abattre des avions russes, aiguisant ainsi les tensions déjà fortes entre la Russie et les États-Unis ou bien abattre un avion de ligne civil comme al Qaïda l’a fait par le passé. Si un journaliste prénommé Abdoul avait fait une suggestion pareille, il aurait pu s’attendre à ce que le FBI vienne sonner à sa porte.

 

Le scepticisme des experts.

Pourtant avant que le président Trump ne suive les conseils de Friedman, c’est-à-dire armer al Qaïda et conclure une alliance de facto avec l’EI, on pourrait peut-être vouloir s’assurer qu’on n’est pas, une fois de plus, dupé par une subtile opération psychologique d’al Qaïda, une autre mise en scène d’attaque avec emploi d’armes chimiques.

Le chroniqueur du New York Times Thomas L. Friedman

omme la communauté du renseignement des États-Unis était, en fait, réduite au silence parce que le président avait déjà agi, Theodore Postol, un expert de technologie et de sécurité nationale à l’institut de technologie du Massachussetts, a entrepris d’étudier les prétendues preuves invoquées par la Maison-Blanche qui a publié, le 11 avril, une « évaluation des agences du renseignement » de 4 pages, qui affirment être « hautement convaincues » que l’armée d’Assad a lancé une bombe au sarin sur la ville de Khan Sheikdoun, dans la matinée du 4 avril.

Postol, dont les analyses ont apporté un démenti à la version des responsables de Washington à propos de l’attaque au gaz sarin dans la banlieue de Damas, s’est, de nouveau, scandalisé du caractère bâclé du dernier en date des rapports de la Maison-Blanche (WHR). Il a publié une « évaluation rapide et contradictoire » du rapport du 11 avril le soir même et il est entré davantage dans les détails dans un addendum le 13 avril :

« »Cet addendum, écrit-il, fournit des données qui montrent, sans ambiguïté, le caractère fallacieux du postulat du rapport de la Maison-Blanche (WHR), selon lequel il n’y a pas eu de falsification du site où le sarin a été libéré. Cette extraordinaire erreur met en doute toutes les autres allégations de ce rapport… Cette observation a une implication claire : ce ne sont pas des experts compétents du renseignement qui ont élaboré ce rapport et l’ont publié, à moins qu’ils n’aient été motivés par d’autres facteurs que le souci de la fiabilité. »

Photographie d’hommes à Khan Sheikdoun en Syrie, prétendument à l’intérieur d’un cratère où une bombe au gaz sarin a atterri.

Dans ce rapport, les services du renseignement prétendent aussi avoir en leur possession des « communications interceptées », présumées convaincre que l’attaque venait du gouvernement syrien. Il n’y a aucune raison de croire que cette allégation est plus véridique que celle qui se révèle maintenant fausse au sujet des preuves irréfutables d’une libération de sarin dans le cratère évoqué plus haut. On trouvera à la fin de ce document, dans six photographies, les preuves qui montrent, sans ambiguïté, qu’on a falsifié le cratère où le sarin a été libéré.

Postol fait remarquer qu’une photo, capitale, « montre un homme, debout dans le cratère. Il a un masque perforé qui doit filtrer les petites particules de l’air. Il porte une chemise à col ouvert et ce qui semble être des gants médicaux. Deux autres hommes, qui se trouvent devant lui (à gauche sur la photo) portent aussi des masques perforés et des gants médicaux. »

« S’il y avait du sarin à cet endroit quand la photo a été prise, tous ceux qui y figurent auraient dû recevoir une dose mortelle, ou tout au moins invalidante, de sarin. Que ces gens soient habillés de façon si inadéquate laisse entendre ou qu’ils ignorent complètement les mesures élémentaires à prendre pour se protéger d’un empoisonnement au sarin ou bien qu’ils savaient que le site n’était pas sérieusement contaminé. »

« C’est ce cratère que le rapport de la Maison-Blanche offre comme preuve maîtresse de l’attaqua au gaz sarin par les forces aériennes syriennes. »

 

Aucun analyste « compétent »

Après avoir étudié d’autres incohérences dans les photos du cratère, Postol écrit : « J’ai du mal à croire qu’un expert compétent pourrait avoir pris part à l’élaboration du rapport et les implications de conclusions si évidemment déterminées à l’avance amènent fortement à croire que ce rapport n’avait pas pour origine la volonté d’analyser sérieusement les éléments en possession des enquêteurs. »

Une autre photo du cratère contenant le présumé récipient qui aurait dispersé le gaz sarin à Khan Sheikdoun, en Syrie, le 4 avril 2017.

« Ces conclusions sont troublantes. Elles indiquent que ce rapport ne devait que justifier des actions auxquelles ne pouvaient souscrire aucune agence du renseignement honnête. Ce n’est pas là une situation unique. Le président George W. Bush a soutenu avoir été induit en erreur au sujet des preuves irréfutables selon lesquelles l’Irak cachait une importante quantité d’armes de destruction massive. Ces faux renseignements ont mené à l’attaque des États-Unis contre l’Irak. Cette attaque est à l’origine du processus de désintégration politique au Moyen Orient, qui, à la suite d’événements qu’on n’avait pas prévus, a mené à l’apparition de l’EI. »

Postol continue : « le 30 août 2013, la Maison-Blanche [avec Obama comme président] a publié un rapport aussi fallacieux sur l’attaque au sarin du 21 août 2013 dans la banlieue de Damas. Ce rapport contenait aussi de nombreuses allégations qui ne pouvaient pas être vraies. D’après une interview publiée dans l’Atlantic en avril 2016, on a d’abord dit à Obama qu’il y avait des informations fiables, que le gouvernement syrien était responsable de l’attaque au sarin du 21 août 2013 à Ghouta et Obama a déclaré que le directeur du renseignement national, James Clapper, lui avait dit, plus tard, que ces informations n’étaient pas vraiment fiables. »

« On soulève aussi des questions à propos des erreurs des conclusions du renseignement dans l’attaque de 2013. On n’a pas répondu aux questions sur la façon dont la Maison-Blanche avait publié un faux rapport du renseignement, rempli d’allégations fallacieuses, que des experts indépendants étaient à même d’identifier sans problème, même sans avoir accès à des renseignements classifiés. Il faudrait savoir aussi pourquoi ce rapport fallacieux de 2013 n’a pas été corrigé. »

« Il est maintenant évident qu’une seconde tragédie, semblable à celle qui était arrivée sous l’administration Obama, vient d’avoir lieu sous l’administration Trump. Dans ce cas, le président, soutenu par ses collaborateurs, a pris la décision de lancer 59 missiles de croisière contre une base aérienne syrienne. En procédant à cette attaque, on courait le risque de susciter une confrontation avec la Russie et aussi de saper les efforts de coopération dans la guerre contre l’EI. »

« Je conclus donc qu’il faut une enquête approfondie à propos de ces événements qui ou ont induit en erreur la Maison-Blanche ou pire encore ont été perpétrés par des gens qui cherchent à forcer la prise de décisions qui n’était pas justifiée par les informations invoquées. C’est là un sérieux problème et nous ne devrions pas permettre que cela continue. »

Même si comme y appelle Postol, il faut, de toute urgence, s’intéresser à ce modèle de la Maison-Blanche de produire des fausses allégations du renseignement qui s’est trouvé maintenant être celle de trois administrations successives- la probabilité que se mette en œuvre une telle entreprise est quasiment nulle. La gêne et le manque de « crédibilité » non seulement des dirigeants politiques des États-Unis mais aussi des grands organes d’information états-uniens seraient d’une telle gravité, surtout à la suite du fiasco de la fable des armes de destruction massive en Irak, qu’aucun membre de l’establishment ni aucune organisation ne va s’engager dans un tel réexamen.

Au lieu de cela, la bulle propagandiste des responsables de Washington va perdurer, permettant à ses habitants de vaquer allègrement à leurs affaires, en se prenant pour les défenseurs de la « vérité ».

Le reporter d’investigations Robert Parry a démonté plusieurs versions de l’Irangate pour le compte de l’Associated Press et Newsweek dans les années 80.

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