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Éviter la guerre contre la Chine (Consortium News)

par Chas W. Freeman Jr. 20 Juin 2017, 13:59 Chine Guerre USA Géopolitique

Ces dernières années, beaucoup de dirigeants américains sont devenus désinvoltes avec la guerre nucléaire, particulièrement avec la Russie. Cependant, il existe aussi un risque de conflit dévastateur avec la Chine, comme l’observe l’ancien ambassadeur américain Chas W. Freeman Jr.

Par Chas W. Freeman Jr. (au cours d’un discours du 1er mai à Brown University)

Ne nous faisons pas d’illusions. Les forces armées des États-Unis et de Chine sont désormais très avancées dans la planification et l’entraînement à une entrée en guerre des unes contre les autres. Aucune d’entre elles n’a la moindre idée de quand et de pourquoi elles devraient emmener l’autre sur le champ de bataille mais chacune s’accorde sur une liste d’événements qui pourrait déclencher le conflit. Ceux-ci vont d’échauffourées entre navires dans la zone des îles Spratly ou Senkaku, jusqu’à un combat tous azimuts pour l’indépendance de Taïwan ou sa réunification avec la Chine.

Le président Donald Trump accueille le président Chinois Xi Jinping à un dîner d’État pendant leur sommet à Mar-a-Lago en Floride, le 6 avril 2017. (copie d’écran de whitehouse.gov)

Le contexte dans lequel ces événements pourraient se produire reflète un déséquilibre des pouvoirs laissés par l’histoire. Les forces américaines sont déployées à l’avant, le long des frontières de la Chine, dans un modèle hérité de la politique « d’endiguement » de la Guerre Froide. Les forces chinoises sont déployées pour défendre les frontières de la Chine, telles que celle-ci les définit. La Chine considère les États-Unis comme étant potentiellement le pays le plus capable et le plus susceptible de violer ces frontières et de l’attaquer.

Les États-Unis cherchent à maintenir la domination militaire sur le Pacifique occidental dont ils bénéficient depuis le renversement du pouvoir impérial japonais en 1945. Washington est déterminé à empêcher la contraction de la sphère d’influence qu’ils ont constitué pendant la Guerre Froide. La Chine lutte pour établir des frontières maritimes défendables, pour empêcher le Japon, la Malaisie, les Philippines et le Vietnam de faire prévaloir leurs contre-revendications sur les îles et rochers dans ses mers proches, et pour réintégrer Taïwan, que es États-Unis ont séparé du reste de la Chine et placé dans leur sphère d’influence il y a 67 ans, en 1950.

Des éléments de l’armée américaine patrouillent agressivement dans les airs et les mers contigus à la Chine. Leur objectif est d’être prêts à paralyser l’Armée Populaire de Libération (APL) en frappant des bases sur son territoire si un conflit avec les forces américaines ou alliées des américains se produit. Sans surprise, la Chine s’oppose à ces missions. Elle renforce continûment ses défenses, non seulement pour repousser les tentatives américaines de les infiltrer ou de les pénétrer, mais également pour récupérer Taiwan par des moyens coercitifs.

Les forces armées américaines et l’APL se sont déjà rencontrées auparavant sur le champ de bataille, mais jamais sur le sol chinois. Les guerres sino-américaines ont eu lieu seulement dans des pays tiers comme la Corée, par procuration ou dans des opérations secrètes, comme en Indochine. Mais toute guerre entre les États-Unis et la Chine, selon les circonstances que tous deux envisagent actuellement, débuterait dans des lieux que la Chine considère comme faisant partie de son territoire.

Il pourrait être possible de limiter le conflit aux îles et aux eaux de la mer de Chine méridionale. Mais une confrontation sino-japonaise à propos des îles Senkaku (Diaoyu) ou une guerre sino-américaine à propos de Taiwan impliquerait certainement des frappes américaines sur le territoire chinois. La doctrine chinoise, pour de telles attaques, appelle à des représailles contre les bases américaines et le territoire américain.

La doctrine chinoise du « non-usage en premier » est une barrière importante contre l’utilisation de l’arme nucléaire par la Chine pour de telles représailles, mais il est facile d’imaginer qu’elle soit transgressée, en temps de guerre, sous la pression d’une crise. Beijing considérerait probablement des attaques américaines sur des bases chinoises où coexistent des armes nucléaires et non-nucléaires comme une première frappe stratégique conçue pour neutraliser la menace nucléaire chinoise. Toute menace perçue comme existentielle par les dirigeants du parti communiste chinois inciterait certains à plaider en faveur de représailles aussi bien nucléaires que cybernétiques contre des installations comparables aux États-Unis.

Amnésie nucléaire

Dans l’élite politique américaine et dans les corps d’officiers, l’inquiétude sur les dommages qu’une frappe nucléaire pourrait causer et sur la riposte qu’elle impliquerait a succombé à « l’amnésie nucléaire ». « L’allergie » nationale à l’utilisation d’armes nucléaires s’est affaiblie de manière concomitante. Washington explore à nouveau des utilisations tactiques d’armes nucléaires et investit dans des programmes pour les développer. Les Américains ont cessé de considérer ce qu’un échange nucléaire avec la Russie, la Chine, ou une autre puissance étrangère ennemie ferait aux États-Unis.

Illustration par Chesley Bonestell de bombes nucléaires explosant sur la ville de New York, intitulée « Hiroshima U.S.A ». Colliers, 5 août 1950.

L’hystérie actuelle à propos de la Corée du Nord peut corriger cela à temps. Mais, désormais, les Américains restent dans le déni, en imaginant que leur programme de bouclier anti-missile fonctionnerait, malgré toutes les preuves du contraire. Personne ne prépare de scénarios dans lesquels il serait inefficace.

Pendant ce temps, les relations entre les établissements de sécurité nationaux chinois et américains sont bien moins solides qu’elles ne l’étaient entre Américains et Soviétiques pendant la Guerre Froide. Il y a très peu de confiance mutuelle, si même elle existe, entre Beijing et Washington. Les officiers militaires supérieurs américains comprennent peu ou pas du tout la doctrine politico-militaire de la Chine. Il n’existe aucune compréhension ni aucun mécanisme sino-américain de contrôle de l’escalade. Il est grand temps, mais il n’est pas trop tard pour les créer.

Ce n’est pas une situation rassurante. Mais il existe beaucoup de facteurs qui inhibent des réponses chinoises irréfléchies à une crise,. Il y en a aussi du côté américain. Ni la Chine, ni les États-Unis ne veulent une guerre avec l’autre.

Sous la République Populaire, la Chine s’est fait une doctrine de soixante-dix ans de prudence stratégique et de préférence pour les solutions diplomatiques et paramilitaires plutôt que militaires aux problèmes de sécurité nationale. La Chine préfère clairement utiliser des mesures pacifiques pour se protéger mais elle a montré qu’elle est entièrement préparée à entrer en guerre pour défendre ses frontières et ses intérêts stratégiques. Pour les Chinois, l’utilisation de la force a toujours été, de manière notable intentionnelle, déterminée, disciplinée, et centrée sur des objectifs limités, sans changer les règles du jeu.

En Corée, où des forces Chinoises disparates ont combattu les États-Unis entre 1950 entre 1953 jusqu’à l’arrêt des hostilités, la Chine s’est contentée d’une restauration de facto du statu quo d’avant guerre – abandon stratégique de la moitié nord de la péninsule coréenne à des forces hostiles. En 1958, elle a mis fin à sa présence militaire en Corée. Lorsque des escarmouches frontalières ont précipité la guerre entre la Chine et l’Inde en 1962, la Chine a premièrement montré à l’Inde que l’APL pourrait renverser la situation si elle était provoquée. Ensuite, après avoir marqué ce point, la Chine a ramené ses troupes sur leurs positions d’origine. Au cours de la guerre sino-vietnamienne de 1979, la Chine a accepté des pertes colossales sur le champ de bataille afin de faire comprendre au Vietnam que les coûts de la construction continue d’un empire en association avec l’Union Soviétique serait inacceptablement élevé. Une fois que le Vietnam a semblé être convaincu de cela, la Chine a désengagé ses troupes.

La Chine a attendu une décennie pour répondre aux prises de possession multiples sur les îles et récifs disputés dans la mer de Chine méridionale par d’autres pays revendicateurs. Les Philippines ont commencé le processus des faits accomplis maritimes en 1978, suivies par le Vietnam en 1982, et par la Malaisie en 1983. En 1988, la Chine est intervenue pour arrêter l’expansion des possessions vietnamiens.

Depuis que la Chine s’est installée durablement sur sept îles artificiellement élargies en mer de Chine méridionale, elle n’a pas tenté de déloger les autres pays revendicateurs d’aucun des quatre douzaines d’avant-postes qu’ils ont implantés sur des territoires revendiqués par la Chine. Elle s’est montré prudente pour ne pas provoquer des confrontations militaires contre ses voisins ou contre la marine américaine, malgré l’arrogante confiance en soi de cette dernière.

Un modèle de retenue

On constate un modèle de retenue similaire et évident concernant les îles Senkaku, considérées comme faisant partie de Taïwan pour la Chine et d’Okinawa pour le Japon. Là-bas, la Chine cherche à présenter un défi actif aux efforts du Japon pour clore d’avance la discussion sur le différend entre les deux parties concernant la souveraineté . Cela a été plutôt effectué à l’aide des bateaux des gardes côtes faiblement armés, qu’au moyen des navires de guerre de l’APL. Le Japon a également été prudent.

Les îles au centre du conflit territorial entre la Chine et le Japon. (Crédit image : Jackopoid)

La Chine a négocié la réunification de Hong Kong et de Macao, bien qu’elle aurait pu utiliser la force, comme l’a fait l’Inde vis-à-vis de Goa afin d’achever sa réintégration.

La Chine a négocié de généreux accords et marquages de ses frontières avec l’Afghanistan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Népal, le Pakistan, la Russie, le Tadjikistan et le Vietnam. Les frontières de la Chine partagées avec les anciennes colonies de l’Empire Britannique que sont le Bhoutan, l’Inde et le Myanmar restent officiellement en suspens même si elles sont majoritairement pacifiées.

Ces interactions entre la Chine et ses voisins démontrent un haut degré de compétence de la part de la Chine dans la gestion des différends sans conflit armé. Elles donnent des motifs d’optimisme. Une guerre, y compris une guerre accidentelle entre la Chine et ses voisins – ou entre la Chine et les États-Unis comme allié de quelques uns de ses voisins – est loin d’être inévitable.

La Chine a même été prudente vis-à-vis de Taïwan – le plus chauvin des pays à problèmes. Aucun échange de feu n’a eu lieu depuis 1979 entre les rivaux de la guerre civile sur les rives opposées du détroit de Taiwan. Le 1er janvier de cette année, les États-Unis ont reconnu Pékin comme la capitale de la Chine et ont mis fin à leur reconnaissance formelle de Taipei comme leur champion. Pékin a répondu en arrêtant sa promotion d’une « libération » par la force de Taïwan et en annonçant une politique qui vise à une réunification pacifique.

Jusqu’à présent, malgré des provocations occasionnelles venant des forces pro-indépendance de Taiwan, la Chine s’en est tenue à cette politique, accordant tout autant d’importance à la séduction qu’à l’intimidation. Le rayonnement auprès des Taïwanais du « front uni » proposé par Pékin s’ajoute à la pression militaire que sa capacité croissante à dévaster l’île fait peser sur la nécessité d’un arrangement des deux côtés du Détroit.

La ligne de crête est que, tout en prenant au sérieux les avertissements des Chinois, il ne faut pas surestimer leur agressivité. La Chine tend à agir militairement avec prudence, sur avertissement, jamais hâtivement. Sa richesse et son pouvoir augmentent, ce qui la pousse à différer vers le futur les affrontements, lorsque sa force relative sera plus grande et que de nouvelles opportunités de gagner sans combattre auront pu surgir.

Le dossier montre que la Chine adhère à des objectifs limités, à des moyens limités et à des échelles de temps limitées. D’un autre côté, de manière caractéristique, elle est déterminée, une fois que les dés sont jetés, à investir tout niveau d’effort nécessaire pour atteindre ses objectifs. La Chine a été particulièrement prudente pour éviter « l’enlisement » dans le sillage de son succès. Il n’y a aucune preuve que ses ambitions soient sans fin ou débridées. Si on lui donne un doigt, il est peu probable qu’elle cherche à prendre le bras.

Risques de guerre

Alors, quel est le problème ? Pourquoi nous préoccupons-nous des moyens d’éviter la guerre avec la Chine ? Il y a à cela deux raisons, une à court terme et une à long terme.

Le général Tchang Kaï-Chek qui dirigea les nationalistes chinois et fuit à Taïwan après la victoire communiste en Chine continentale.

La première concerne Taïwan, que les États-Unis ont promis d’aider à se défendre. L’île est actuellement gouvernée par un gouvernement anti-réunification et indépendant. Les déclarations de l’administration Trump ont soulevé des doutes quant à la capacité de Washington à améliorer les relations avec Taipei, à relancer l’engagement des États-Unis envers la politique « une seule Chine », ou à changer d’orientation sur ce problème, le plus névralgique de tous pour le nationalisme chinois.

La Chine a maintenant les moyens militaires de mettre Taïwan à sa botte, malgré l’opposition des États-Unis. Les incertitudes semées par les tweets de M. Trump semblent avoir poussé Pékin à examiner s’il fallait agir avant que le problème ne déraille.

Il est tout à fait possible qu’une fois passé le 19e Congrès du parti, à l’automne, les arguments pour résoudre la question de la relation de Taïwan avec le reste de la Chine à l’occasion du 100e anniversaire de la fondation du Parti communiste chinois, en 2021, gagnent en force. Si tel est le cas, le rendez-vous sanglant et longtemps différé des États-Unis avec le nationalisme chinois pourrait survenir, si Pékin fait à Taipei « une offre qu’il ne peut pas refuser ». Les Américains devront décider à quel point nous nous investissons dans notre engagement, datant de la guerre froide, de garder la Chine divisée.

À plus long terme, alors que Washington persiste dans l’hypothèse que les États-Unis peuvent dominer à jamais la périphérie chinoise, la crédibilité de ce concept a régulièrement diminué en Asie. Le pouvoir de l’Amérique décline de manière visible, non seulement par rapport à la Chine, mais aussi par rapport à ses alliés et amis dans la région, de plus en plus autonomes vis à vis des États-Unis. Ces tendances donnent tous les signes d’une accélération. Elles reflètent des réalités sous-jacentes que l’augmentation les dépenses de défense des États-Unis ne pourra ni modifier ni inverser.

La rivalité sino-américaine – politique, économique et militaire – semble destinée à s’intensifier. La Chine peut et va facilement s’adapter aux augmentations du budget de défense des États-Unis. Les forces armées américaines auront beau boxer dans le vide, la primauté militaire américaine dans le Pacifique occidental va graduellement s’étioler. Autant les coûts de l’engagement trans-pacifique américain que les risques de conflits armés augmenteront. Les états de la région se couvriront : soit ils se rapprocheront de Pékin, soit resteront collés à Washington, soit – plus probablement – ils essayeront de sortir de l’étau entre Chinois et Américains. Pour la plupart, ils ne répudieront pas leur alliance avec l’Amérique. Pourquoi abandonner quelque chose pour rien ? Mais ils dépendront moins des États-Unis et agiront de manière plus indépendante.

Donc, la question centrale sur la question de savoir si les États-Unis peuvent éviter la guerre avec la Chine se résume à ceci : combien de dommages à notre patrie sommes-nous prêts à risquer pour poursuivre des objectifs spécifiques de politique étrangère qui posent la Chine en ennemi ? Au Vingt et unième siècle, lorsque les Américains tuent des étrangers au loin, il faut s’attendre à ce que ceux-ci réagissent, et que d’une manière ou d’une autre, nous payions un prix en décès de civils, ici à la maison.

Il est temps de devenir sérieux. Nous, les Américains, ne sommes pas omnipotents. Nous ne sommes pas non plus invulnérables. Mais nous sommes un peuple qui apprécie l’honneur. Dans le cas de la Chine et de ses voisins, comment équilibrons-nous nos intérêts avec notre honneur ?

L’ambassadeur Freeman préside Projects International, Inc. Ancien responsable américain de la défense, diplomate et interprète,récipiendaire de nombreux honneurs et distinctions, il est aussi un conférencier populaire et l’auteur de cinq livres.

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