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La CIA et l’État islamique : la double menace qui plane sur l’Iran (Middle East Eye)

par Mahan Abedin 20 Juin 2017, 00:25 CIA EI Iran Terrorisme Collaboration Arabie Saoudite

 

Les attentats terroristes du mercredi 7 juin à Téhéran ont souligné de manière dramatique la menace que représente l’EI pour l’Iran. Mais une menace plus inquiétante encore pèse sur ce pays : une nouvelle offensive de la CIA

Les doubles attentats terroristes du mercredi 7 juin à Téhéran ont brisé un sentiment de sécurité qui durait depuis plus de trois décennies dans la capitale iranienne.

Les derniers incidents terroristes majeurs à Téhéran remontent au début des années 1980, pendant la période turbulente qui a fait immédiatement suite à la révolution.

Ces attaques du soi-disant État islamique (EI) ont été suivies d’une intense activité antiterroriste. Les derniers rapports indiquent que les forces de sécurité iraniennes ont abattu quatre terroristes affiliés à l’EI dans la province de Hormozgan, au sud.

En créant un sentiment d’instabilité, le groupe État islamique mène une campagne intelligente de guerre psychologique contre les autorités iraniennes

Ces opérations soulignent l’ampleur de la menace terroriste et semblent valider le contenu de la première vidéo en langue farsi de l’EI, diffusée il y a moins de trois mois. Dans celle-ci, le groupe appelle directement les sunnites iraniens mécontents à se soulever contre les autorités en organisant des attentats terroristes.

Le risque d’attentats terroristes à répétition est une préoccupation évidente pour les autorités iraniennes, notamment parce que le terrorisme porte atteinte à l’une des principales sources de prestige de l’Iran, à savoir sa capacité à assurer la sécurité intérieure dans une région turbulente. En créant un sentiment d’instabilité, le groupe État islamique mène une campagne intelligente de guerre psychologique contre les autorités iraniennes.

Toutefois, en matière de sécurité, l’Iran est confronté à une menace potentiellement plus grande, émanant cette fois-ci de la Central Intelligence Agency (CIA) américaine.

Plus tôt ce mois-ci, il a été révélé que le nouveau chef des opérations iraniennes de la CIA, Michael D’Andrea (surnommé « ayatollah Mike ») devrait passer à l’offensive contre la République islamique.

La gestion de la double menace du terrorisme inspiré par l’EI et de l’espionnage de la CIA – et, de manière cruciale, l’intersection potentielle de ces menaces dans le contexte d’une escalade des tensions régionales – sera l’épreuve ultime pour tester les compétences et la détermination de l’appareil de sécurité iranien.

 

La CIA : une menace crédible ?

Les informations concernant un renouvellement des offensives de la CIA contre l’Iran font suite aux échecs majeurs qu’a récemment connus l’agence, notamment un important revers en Chine où la CIA aurait perdu plus d’une douzaine d’espions locaux aux mains des agents du contre-espionnage chinois.

Le parcours de la CIA en Iran est long et en dents de scie. L’agence était en première ligne du renversement du premier gouvernement démocratiquement élu d’Iran en 1953, infligeant des traumatismes énormes et durables à la psyché collective iranienne. Les événements de 1953 et leurs répercussions sont la principale source de l’anti-américanisme iranien et continuent de façonner les attitudes iraniennes envers les États-Unis.

 

Mohammed Mossadegh s’exprime lors de son procès militaire en Iran en novembre 1953 suite à son renversement par un coup d’État soutenu par la CIA (AFP)

 

Mais plus récemment, la CIA est davantage associée à l’échec qu’au succès en Iran. En fait, quelque chose de très semblable à son dernier fiasco chinois est arrivé à son réseau dans les années 1980.

Suite au choc de la révolution iranienne de 1979, la CIA a commencé à reconstruire son réseau local, mais cette fois dans un environnement beaucoup plus hostile et difficile.

La CIA était en première ligne du renversement du premier gouvernement démocratiquement élu d’Iran en 1953, infligeant des traumatismes énormes et durables à la psyché collective iranienne

À la fin des années 1980, il a été révélé que les services de contre-espionnage iraniens avaient découvert la totalité du réseau de la CIA dès 1985 et avaient trompé l’agence en lui faisant croire qu’une partie du réseau était encore intacte, soit en gérant de manière informelle certains espions (c’est-à-dire en ne les arrêtant pas et en ne les poursuivant pas en justice) ou en les transformant en agents doubles. À la suite de ces révélations en 1989, quelques-uns des espions les plus visibles ont été exécutés.

C’est dans ce contexte que le nouveau chef des opérations de la CIA en Iran – connu pour son approche agressive – opérera. L’espionnage traditionnel, sous la forme d’espions locaux gérés par des agents de renseignement étrangers, ne fonctionne tout simplement pas dans l’environnement de contre-espionnage exceptionnellement difficile de l’Iran. Les agents de la CIA et d’autres espions occidentaux sont souvent arrêtés quelque mois seulement après être devenus entièrement opérationnels.

À LIRE : L’État islamique a fait sa première vidéo en farsi : qu’en déduire sur ses objectifs en Iran ?

C’est une réalité qui est tout à fait claire pour la CIA et les services de renseignements alliés. À la lumière de cela, l’« Ayatollah Mike » est susceptible de se concentrer moins sur l’espionnage traditionnel et plus sur les activités subversives, un domaine où la CIA a connu des succès mitigés. L’agence, en collaboration avec des experts israéliens, était derrière la cyberattaque « Stuxnet » contre l’establishment nucléaire iranien.

En outre, les autorités iraniennes soupçonnent depuis longtemps une main distante de la CIA dans l’assassinat, parrainé par les Israéliens, de scientifiques iraniens du secteur nucléaire entre 2009 et 2012. On craint que la campagne d’assassinats ne puisse recommencer sérieusement, surtout si l’administration Trump donne le feu vert aux Israéliens en vue de déstabiliser l’accord sur le nucléaire.

 

L’EI et la CIA : les deux faces d’une même pièce ?

Au lendemain du double attentat terroriste, le puissant Corps des Gardiens de la révolution islamique (GRI) a publié une déclaration établissant un lien entre l’Arabie saoudite et les attaques.

Puis lundi, le commandant des GRI, le major-général Mohammad Ali Jafari, a été encore plus loin, incriminant directement les Saoudiens.

Ces accusations sont appuyées par un certain contexte : il y a seulement quelques semaines, le ministre de la Défense saoudien a menacé de mener la « bataille » à l’intérieur de l’Iran. Le ministre iranien de la Défense a contre-attaqué en menaçant d’attaquer partout en Arabie saoudite (à l’exception de la Mecque et Médine) si le royaume commet un acte « ignorant ».

On craint que la campagne d’assassinats ne puisse recommencer sérieusement, surtout si l’administration Trump donne le feu vert aux Israéliens en vue de déstabiliser l’accord sur le nucléaire

C’est dans cet environnement fébrile que la CIA mènera sa campagne agressive contre l’Iran. Les risques de malentendus et d’escalade dramatique ne doivent pas être sous-estimés, surtout si les enquêteurs iraniens en viennent réellement à croire ou au moins à soupçonner un lien entre les attaques inspirées par l’EI, le terrorisme financé par l’Arabie saoudite et l’espionnage et la subversion dirigés par la CIA.

Il convient de noter à nouveau la connexion israélienne, dans la mesure où il a été révélé il y a cinq ans que des officiers du Mossad avaient tenté de recruter des membres du groupe terroriste Jundallah (qui menait des attaques dans la province du Sistan-et-Baloutchistan, au sud-est de l’Iran) en se faisant passer pour des officiers de la CIA.

Alors que la guerre de la CIA contre l’Iran et la réponse iranienne se dérouleront principalement dans l’ombre – une grande partie en sera cachée au public –, des attaques terroristes répétées, qu’elles soient inspirées par l’EI ou menées par des groupes locaux financés ou dirigés par les Saoudiens, pourraient bien causer une confrontation ouverte.

 

- Mahan Abedin est un analyste spécialiste de la politique iranienne. Il dirige le groupe de recherche Dysart Consulting.

Photo : des dizaines de milliers d’Iraniens assistent aux funérailles des victimes des attaques contre le complexe du parlement et le sanctuaire du chef de la révolution iranienne l’ayatollah Rouhollah Khomeini – les premières attaques revendiquées par le groupe État islamique en Iran – dans la capitale Téhéran le 9 juin 2017 (AFP).

Traduit de l’anglais (original).

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