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La crise du Golfe pourrait mener à la guerre d’après le ministre allemand des affaires étrangères (WSWS)

par Jordan Shilton 13 Juin 2017, 17:47 Qatar Crise Arabie Saoudite Guerre Menace

La crise du Golfe pourrait mener à la guerre d’après le ministre allemand des affaires étrangères (WSWS)

Au cours du week-end, le ministre allemand des Affaires étrangères, Sigmar Gabriel, a prévenu que la crise du Golfe, déclenchée par la décision d’une coalition saoudienne menée par les émirats arabes du Golfe persique et l’Égypte de rompre les relations diplomatiques avec le Qatar pour des accusations de financement d’organisations terroristes, pourrait mener à la guerre.

Se référant à la « dureté spectaculaire » des rapports entre les pays du Golfe, Gabriel a dit au Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung : « Le risque existe que ce conflit mène à une guerre. » Mentionnant son implication dans les discussions qu’il a eues la semaine dernière pour résoudre le problème, dont des réunions en face-à-face avec ses homologues saoudiens et qataris ainsi que des appels téléphoniques avec les ministres des Affaires étrangères de l’Iran et du Koweït, Gabriel a ajouté qu’il voyait de « bonnes chances » de trouver une solution.

Les remarques de Gabriel mettent en évidence les conflits géopolitiques explosifs qui surgissent rapidement au sujet de la crise du Golfe. Son avertissement quant à la menace d’une guerre n’a rien à voir avec un engagement allemand en faveur du pacifisme, mais fait en réalité partie de la stratégie de Berlin qui vise à élargir ses intérêts impérialistes dans la région aux dépens des États-Unis.

Gabriel s’est exprimé moins de deux jours après que le président américain Donald Trump ait signalé son entier soutien aux mesures de Riyad, y compris la rupture de toutes les relations diplomatiques, l’expulsion dans les quinze jours de tous les citoyens qataris des territoires de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis (ÉAU) et de Bahreïn, la fermeture de l’espace aérien de ces pays aux avions qataris et l’inscription sur une « liste de terroriste sous surveillance » de 59 individus et 12 associations caritatives ayant des liens avec le Qatar.

Trump a déclaré vendredi que ces décisions étaient « sévères mais nécessaires » et, selon un responsable de la Maison Blanche, il a ajouté que le Qatar « le méritait ». Ses commentaires ont révélé les divergences aiguës qui règnent au sein de l’État américain au sujet de sa politique dans le Golfe, et le secrétaire d’État Rex Tillerson d’appeler à une désescalade de la crise une heure seulement avant que Trump ne fassent ses commentaires. Tillerson parle au nom de sections de l’armée qui craignent que la plus grande base américaine de la région, à partir de laquelle sont dirigées les guerres en Syrie, en Irak et en Afghanistan, pourrait être menacée du fait de l’isolement du Qatar.

L’Arabie saoudite s’était sentie encouragée à agir contre le Qatar après la visite de Trump à Riyad il y a trois semaines lors de laquelle il avait diabolisé l’Iran comme principale source de terrorisme dans la région en exhortant les États sunnites à former une alliance afin de contrer l’influence de Téhéran. La démarche saoudienne cherche également à consolider la domination de Riyad dans le Golfe en exigent que le gouvernement du Qatar abandonne tout semblant d’une politique étrangère indépendante en renonçant à son engagement économique et diplomatique avec l’Iran et en soutenant des groupes politiques dans la région tels que le Hamas et les Frères musulmans.

Gabriel et la classe dirigeante allemande sont de plus en plus hostiles à ce programme. En début de semaine dernière dans un entretien accordé au journal économique Handelsblatt, le ministre social-démocrate des Affaires étrangères s’en était pris directement à Washington en critiquant la « trumpification » des relations entre les États du Golfe. La chancelière allemande Angela Merkel, qui s’était heurtée à Trump lors des sommets de l’OTAN et du G7 du mois dernier au sujet des dépenses militaires et commerciales en reflétant le profond désaccord entre les puissances impérialistes américaine et européennes, a attaqué la politique menée par Washington dans le Golfe en appelant vendredi tous les pays du Golfe, y compris l’Iran et la Turquie, à travailler ensemble pour résoudre le différend. Lors d’une visite à Mexico, elle a déclaré : « Nous devons remarquer qu’aucune solution politique aux conflits […] telle la situation en Syrie, en Libye ou en Irak, ne se présentera pas si certains acteurs ne sont même plus inclus dans la conversation, et cela comprend le Qatar, cela comprend la Turquie, cela comprend l’Iran. »

Gabriel et Merkel sont déterminés à défendre et à élargir l’accès allemand au Moyen-Orient et à la région tout entière qui offre des marchés cruciaux pour les exportations. En 2016, les entreprises allemandes ont vendu pour 47 milliards de dollars de marchandises aux pays d’Afrique du Nord, du Proche et du Moyen-Orient. Berlin est fermement opposé à ce que le gouvernement Trump aggrave les tensions avec l’Iran, notamment avec ses menaces d’abandonner l’accord sur le nucléaire de 2015 avec Téhéran. L’élite dirigeante allemande juge que l’Iran est une potentielle zone d’expansion pour ses entreprises. En raison d’intérêts économiques aussi importants, et compte tenu ces dernières années de la relance du militarisme allemand et de l’adoption d’une politique étrangère plus agressive, le fait que Gabriel soulève la possibilité d’une guerre dans la région ne devrait pas être considéré comme une menace en l’air ou une exagération.

Les conflits existant entre les principaux pays impérialistes exacerbent les tensions entre les puissances régionales impliquées. Inspirée bien sûr par l’appui de Trump, la coalition menée par l’Arabie saoudite aurait dressé une liste d’exigences que Doha devra respecter pour rétablir leurs relations. Il s’agit notamment d’une réduction du réseau médiatique qatari Al Jazeera que Riyad et ses alliés accusent de promouvoir des opposants politiques comme les Frères musulmans ainsi qu’un engagement de Doha de ne pas financer des organisations politiques que l’Arabie saoudite estime être extrémistes.

Dans ce conflit, la Turquie et l’Iran soutiennent le Qatar. Dimanche, Téhéran a annoncé que sa 47 escadre de la marine, qui comprend un destroyer et un navire logistique ferait une escale à Oman pour accomplir une mission de patrouille de la route maritime entre la Corne de l’Afrique et la péninsule arabique. Oman, un autre membre du Conseil de coopération du Golfe (GCC) a déclaré que le Koweït n’avait pas rejoint le blocus saoudien du Qatar et cherchait à servir d’intermédiaire pour régler le conflit.

La Turquie doit envoyer un plus grand nombre de personnel militaire au Qatar et a commencé à approvisionner les supermarchés du pays en produits de base après que des achats par panique et des restrictions commerciales aient suscité une pénurie.

Le conflit a d’ores et déjà des conséquences dévastatrices pour la population de la région qui est étroitement liée par des liens familiaux et autres. Des milliers de familles mixtes vivant dans tous les États impliqués ont été déchirées par les interdictions de voyager ; certains parents étant séparés de leurs enfants. Amnesty International a publié un rapport critiquant la violation des droits de l’Homme qui affecte des milliers de résidents des Pays du Golfe, y compris de vastes populations de travailleurs migrants venus de pays comme le Népal, l’Inde et le Pakistan et qui pourraient finir par perdre leur droit de séjourner dans la région.

Les régimes autoritaires des ÉAU et de Bahreïn ont adopté des lois disposant que toute personne manifestant de la « sympathie » à l’égard du Qatar sera condamnée à une peine de prison pouvant aller jusqu’à 15 ans.

La responsabilité première de la crise du Golfe incombe à Washington. L’initiative irresponsable de l’impérialisme américain d’asseoir son contrôle sur le Moyen-Orient riche en énergie et de mettre sur la touche tous les rivaux potentiels a non seulement intensifié les tensions avec ses concurrents impérialistes, mais aussi aggravé les divisions régionales. Sa tentative de mobiliser un axe sunnite dans le but de marginaliser l’Iran et ses alliés régionaux risque non seulement de déclencher un bain de sang régional et d’accentuer la violence sectaire déjà généralisée qui a coûté la vie à des millions de gens, mais a aussi de monter l’une contre l’autre les puissances majeures dans une lutte désespérée pour la domination économique et géostratégique, ce qui présente un danger immédiat de conflagration globale.

Il y a un nombre croissant de points chauds à travers le Moyen-Orient qui pourraient provoquer un tel affrontement. En Syrie, où environ un demi-million de personnes ont été tuées suite à la guerre instiguée par les États-Unis en vue d’un changement de régime à Damas, les grandes puissances et leurs intermédiaires s’apprêtent à morceler le pays. Les États-Unis ont perpétré trois assauts en autant de semaines contre les forces pro-gouvernementales dans le sud du pays sous prétexte d’imposer une « zone de prévention des interférences » [deconfliction] que la Russie a refusé de reconnaître.

L’objectif de Washington est de bloquer la mise en place par le régime Assad d’un pont terrestre qui utiliserait le territoire repris à l’État islamique (ÉI) et s’étendrait de Téhéran à l’Irak en passant par la Syrie et le Liban. À cette fin, ils sont en train d’armer et d’entraîner à la base d’al-Tanf, près des frontières irakienne et jordanienne, des forces islamistes qui leur serviront d’intermédiaires pour établir leur contrôle sur une partie de l’Est de la Syrie.

Le New York Times a communiqué samedi que les Forces démocratiques syriennes (SDF), dominées par les Kurdes et qui sont actuellement impliquées dans la reprise de Raqqa, permettent tacitement aux combattants de l’ÉI de s’échapper vers le sud en déplaçant les combats avec les djihadistes vers des zones où les forces pro-Assad progressent pour l’instant. Une conséquence pourrait en être l’escalade des tensions entre les populations kurdes et arabes, vu que les milices kurdes occuperont des zones sous contrôle arabe durant leur poursuite de l’ÉI plus au sud.

Les troupes pro-gouvernementales, soutenues par la force aérienne russe, ont porté un coup au projet de Washington d’avancer vers le nord afin de reprendre le territoire de l’ÉI à al-Tanf en atteignant vendredi la frontière irakienne lors de combats avec l’ÉI.

Les puissances régionales et mondiales soutiennent toutes ces forces. Les combattants iraniens et la force aérienne russe soutiennent le gouvernement syrien, en effectuant aussi des frappes aériennes proches de la zone déclarée unilatéralement par les États-Unis « de prévention des interférences ». À al-Tanf, les forces spéciales américaines jouissent de l’assistance des militaires britanniques et norvégiens et pourront compter sur la soi-disant coalition internationale anti-ÉI qui comprend tous les membres de l’OTAN. Le Times a décrit cette nouvelle bataille comme étant « encore plus décisive » et revêtant « un apport géopolitique et un risque bien plus grand » que celle qui a lieu à Raqqa.

(Article original paru le 12 juin 2017)

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