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La guerre doit faire partie de l'avenir du Canada, déclare la ministre des Affaires étrangères (WSWS)

par Roger Jordan 10 Juin 2017, 09:49 Canada Guerre Impérialisme Trudeau OTAN G7

La guerre doit faire partie de l'avenir du Canada, déclare la ministre des Affaires étrangères (WSWS)

Le discours de la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland à la Chambre des communes mardi représente une intensification des efforts du gouvernement libéral pour faire valoir agressivement les intérêts impérialistes du Canada dans le monde. Les embellissements rhétoriques des valeurs démocratiques et des droits de l'homme visent à détourner l'attention du message central: le Canada doit recourir à la «force dure», c'est-à-dire à la guerre, pour défendre ses intérêts, maintenir son partenariat stratégique avec l'impérialisme américain et fortement augmenter ses dépenses militaires.

Le discours de Feeland a introduit la présentation du ministre de la Défense Harjit Sajjan sur la nouvelle politique de la défense canadienne hier. Intitulée «Protection, Sécurité, Engagement», la politique fait appel à une augmentation des dépenses militaires de 64 milliards $ pour les 20 prochaines années, incluant 6 milliards $ de plus dans les cinq prochaines années. Les Forces armées canadiennes recevront 5000 nouveaux soldats et seront équipées de 88 nouveaux avions de chasse, au lieu des 67 auparavant proposés par le gouvernement conservateur.

Freeland a commencé ses remarques en reconnaissant la crise croissante de l'ordre mondial «libéral» mené par les États-Unis, à cause de «menaces», incluant «l'expansionnisme russe» et la monté de la Chine, le protectionnisme et la menace d'une guerre économique, et des tensions entre les États-Unis et l'Europe, incluant concernant l'OTAN.

Moins de deux semaines avant ses remarques, le président américain Donald Trump s'était heurté aux dirigeants des gouvernements européens lors du G7 en Italie et lors d'une rencontre de l'OTAN à Bruxelles concernant les questions incluant le commerce, le changement climatique et la promesse des membres de l'OTAN de dépenser 2 pour cent du PIB pour la défense.

Les puissances européennes, menées par l'Allemagne, ont répondu au nationalisme économique et au militarisme belliqueux de «l'Amérique d'abord» de Trump en en profitant pour faire valoir leurs propres intérêts impérialistes. D'importants politiciens et journaux allemands ont demandé à Berlin de défendre ses ambitions économiques et géopolitiques indépendamment de Washington et, si nécessaire, en opposition aux États-Unis. La création d'une armée européenne capable d'agir seule dans le monde est envisagée.

Ces développements représentent un dilemme pour la bourgeoisie canadienne. Elle s'est appuyée sur son partenariat stratégique avec les États-Unis pour exercer son influence dans le monde. En même temps, le Canada, en tant que puissance impérialiste de second ordre, a utilisé des institutions multilatérales comme l'OTAN, le G7 et les Nations unies – des institutions qui sont en train d'éclater – pour contrecarrer le déséquilibre des pouvoirs entre Ottawa et Washington, et pour faire valoir les ambitions impérialistes canadiennes dans le monde.

Freeland a tenté de résoudre ce dilemme en promettant la ferme allégeance du Canada envers les États-Unis, tout en promettant de maintenir et raviver les institutions «transatlantiques» et «multilatérales» d'après-guerre. En effet, elle a proposé que le Canada serve de pont entre les États-Unis et l'Europe.

À l'opposé des critiques acerbes de la part de la chancelière allemande Angela Merkel et du président français Emmanuel Macron contre Trump faites récemment, Freeland n'a pas mentionné le nom du président américain. Au lieu de cela, elle a célébré le rôle de l'impérialisme américain dans l'établissement de l'ordre d'après-guerre, déclarant: «En sang, en argent, en vision stratégique, en leadership, ce sont les États-Unis qui ont contribué le plus. Les États-Unis ont été une nation réellement indispensable.» Soulignant cette affirmation, son discours faisait fièrement référence à l'implication du Canada dans une série de guerres brutales menées par les États-Unis lors des sept dernières décennies: la guerre de Corée, la guerre du Golfe, la guerre de l'OTAN contre la Yougoslavie, l'invasion et l'occupation de l'Afghanistan et l'actuelle guerre en Irak.

L'enthousiasme de Freeland pour la participation du Canada dans l'agression militaire n'était pas limité au passé. Comme elle le déclare franchement dans l'un des passages les plus frappants de son discours, «la diplomatie canadienne et le développement requièrent parfois l'appui de la force dure. La force est bien sûr toujours le dernier recours. Mais l'usage de la force par principe, avec nos alliés et gouverné par le droit international, fait partie de notre histoire et doit faire partie de notre avenir.»

L'auditoire de la ministre des Affaires étrangères n'a pas eu à attendre longtemps pour découvrir quels pays le gouvernement libéral de Trudeau pourrait cibler par des actions militaires. «La dictature en Corée du Nord, les crimes contre l'humanité en Syrie, les monstrueux extrémistes de Daesh et l'aventurisme militaire et l'expansionnisme russes... tous posent des menaces stratégiques claires envers le monde libéral démocratique, incluant le Canada», a proclamé Freeland.

Le Canada s'est aligné étroitement avec les États-Unis dans une escalade délibérée des tensions avec la Russie depuis 2014, lorsque les puissances occidentales ont orchestré un coup d'État à Kiev afin d'installer un régime d'extrême droite anti-russe aux portes de Moscou. Le Canada continue de déployer 200 membres de l'armée pour entraîner l'armée ukrainienne et des unités de la Garde nationale dans le pays, et envoie 450 soldats en Lettonie pour mener l'un des quatre bataillons «avancés» déployés par l'OTAN aux frontières de la Russie. Freeland a fait l'éloge des deux initiatives.

Cependant, la référence à «l'aventurisme et l'expansionnisme» russe dans un discours qui fait également appel au déploiement, au besoin, de la «force dure» canadienne marque une autre escalade des tensions.

Le gouvernement Trudeau, qui fait tout ce qu'il peut pour établir une relation de coopération avec le nouveau gouvernement Trump, a signalé à plusieurs reprises son plein appui pour la campagne anti-russe que le Parti démocrate et des républicains comme John McCain ont organisée conjointement avec l'armée et les services secrets américains. Utilisant des allégations sans preuve selon lesquelles la Russie serait intervenue dans les élections des États-Unis, le but de cette offensive propagandiste est de forcer Trump à continuer l'offensive stratégique et militaire contre Moscou entamée par le gouvernement Obama.

Au-delà de l'Europe de l'Est, la référence de Freeland à la Syrie démontre que le Canada est déterminé à défier la Russie en terrain plus éloigné. Des troupes et des avions de reconnaissance canadiens sont déjà utilisés dans la guerre au Moyen-Orient en collaboration étroite avec les forces américaines. Menée au nom du combat contre le terrorisme, la plus récente guerre américaine au Moyen-Orient vise à imposer un changement de régime en Syrie, le plus proche allié de la Russie dans la région. Ceci a été indiqué par Freeland lorsqu'elle a fait référence aux «crimes contre l'humanité en Syrie»: des affirmations faites à maintes reprises dans les médias occidentaux afin d'offrir un prétexte pour une intervention militaire américaine visant directement le gouvernement syrien.

Avec l'évolution du conflit en Syrie vers une confrontation directe entre l'impérialisme américain et la Russie et l'Iran, les remarques de Freeland démontrent que le Canada est prêt à sacrifier «sang et argent» pour assurer sa part d'influence dans l'une des plus importantes régions productrices de pétrole au monde.

Le discours de Freeland était chargé de rhétorique défendant les droits de l'homme et les valeurs démocratiques que les libéraux ont utilisée pour surmonter l'opposition populaire écrasante à la guerre et l'agression militaire depuis les élections d'octobre 2015.

Elle a beaucoup insisté sur la nécessité d'appuyer «un ordre international basé sur le droit et toutes ses institutions». Cela voulait dire appuyer des «forums multilatéraux» comme l'OTAN, le G7, l'ONU et la Francophonie.

Freeland s'est plaint du fait que «notre ami et allié (c.-à-d. les États-Unis) remet maintenant en cause la valeur de son rôle en tant que dirigeant mondial», voulant dire la distance prise par rapport à ses institutions internationales en faveur d'une voie plus unilatérale et agressive. Elle a souligné que le Canada «continuera d'essayer de persuader nos amis (américains) que leur leadership international est dans leur intérêt national – ainsi que dans celui du reste du monde libre».

Mais elle a continué en argumentant que pendant que le Canada tente d'approfondir son partenariat avec les États-Unis, la crise de l'ordre «libéral» requiert que le Canada joue un plus grand rôle dans les affaires mondiales. Il doit établir sa «propre voie claire et souveraine» et ceci exige une expansion de ses capacités militaires pour jouer un rôle important dans les conflits mondiaux.

Dans un commentaire éloquent dirigé contre le refus de Trump de réaffirmer l'appui des États-Unis pour l'article 5 de l'OTAN (qui stipule que tous les membres doivent venir à la défense de tout autre pays de l'OTAN sous attaque), Freeland a soutenu que l'article 5 était au coeur «de la politique de sécurité nationale du Canada».

Freeland a tenté de combiner cette promesse de maintenir l'alliance militaire la plus puissante au monde avec le dévouement du Canada à l'altruisme et les droits de l'homme, incluant le droit des femmes: les prétextes humanitaires qui sont devenus des justifications standards pour les guerres impérialistes au cours du dernier quart de siècle.

Sous cette couverture «humanitaire» et dans le contexte d'affirmations vides sur la nécessité de maintenir la «paix et la stabilité», Freeland a présenté les plans des libéraux pour une vaste expansion de l'armée canadienne. Le Canada «fera les investissements nécessaires pour notre armée, a-t-elle déclaré, afin de non seulement corriger des années de négligence et de sous-financement, mais également pour placer les Forces armées canadiennes sur de nouvelles bases – avec l'équipement, l'entraînement, les ressources, et le financement constant et prévisible dont elles ont besoin pour faire leur travail dangereux, difficile et important.»

En plus de leurs désaccords concernant l'OTAN, le gouvernement libéral du Canada et le gouvernement Trump ne s'entendent pas sur la Chine. Pendant que Trump accuse Beijing de manipuler les devises et continue l'offensive économique et militaire initiée par Obama contre la Chine à travers sa politique du «Pivot vers l'Asie», le gouvernement libéral à Ottawa espère en arriver à une entente de libre-échange avec la Chine et en faire un marché important d'exportations canadiennes de pétrole et d'énergie.

Hormis le ton plus conciliant de Freeland envers Pékin, son discours ne laisse aucun doute que dans le cas d'un choix forcé, Ottawa se rangera du côté des États-Unis dans une confrontation contre la Chine. La nouvelle puissance économique de la Chine a été identifiée par Freeland comme étant l'une des plus importantes «menaces» à la stabilité mondiale et elle a dénoncé la Corée du Nord, qui est visée par les États-Unis, en tant que moyen d'augmenter la pression contre la Chine. En avril, le ministre de la Défense Sajjan affirmait que le Canada pourrait être entraîné dans une guerre contre Pyongyang en alliance avec les États-Unis.

Ayant indiqué les adversaires géopolitiques principaux du Canada et défendu un programme de militarisme et de guerre en réaction, Freeland s'est sentie obligée de mentionner l'obstacle principal à ce programme réactionnaire: l'opposition populaire alimentée par la croissance de l'inégalité sociale.

Un «grand défi», a dit Freeland, est «l'épuisement en Occident de la croyance parmi les travailleurs, la classe moyenne, que le système mondialisé peut les aider à mener une vie meilleure. C'est une immense crise de confiance. Elle pourrait, si nous ne faisons rien, miner la prospérité mondiale même.» Ce n'est pas la «prospérité» des travailleurs, ravagée par trois décennies de restructuration capitaliste et d'assaut sur les services publics et droits des travailleurs, que la ministre des Affaires étrangères a à l'esprit; mais plutôt la richesse, le pouvoir, et les intérêts mondiaux de la bourgeoisie canadienne.

(Article paru en anglais le 8 juin 2017)

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