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La ligne rouge de Trump (Die Welt)

par Seymour Hersh 29 Juin 2017, 07:17 Khan Cheikhoun Trump NSA Renseignement Armes chimiques

La ligne rouge de Trump
Par Seymour M. Hersh
Die Welt

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr.

Représailles: Les missiles Tomahawk du « USS Porter » sur le chemin de la base aérienne d’Al-Shayrat le 6 avril 2017 Source: picture alliance / Robert S. Pri/dpa Picture-Alliance / Robert S.

Lorsqu’il a décidé d’attaquer la Syrie après avoir vu des photos d’enfants en train de mourir, le président Donald Trump n’a pas tenu compte d’importants rapports des services de renseignement. Seymour M. Hersh a enquêté sur l’affaire de la prétendue attaque au gaz sarin.

Le 6 avril, le président des États-Unis Donald Trump a autorisé une frappe de missiles Tomahawk tôt le matin sur la base aérienne d’Al-Shayrat dans le centre de la Syrie, en représailles pour ce qu’il a déclaré être une attaque meurtrière à l’aide d’un agent neurotoxique menée par le gouvernement syrien deux jours plus tôt dans la ville rebelle de Khan Cheikhoun. Trump a émis cet ordre malgré qu’il ait été averti par la communauté du renseignement des États-Unis qu’ils n’avaient trouvé aucune preuve de l’utilisation par les Syriens d’une arme chimique.

Les renseignements disponibles montrent que les Syriens avaient bien ciblé, le 4 avril, le site d’une réunion djihadiste à l’aide d’une bombe guidée fournie par les Russes et équipée d’explosifs classiques. Les détails de l’attaque, y compris des informations sur ses objectifs dits de haute valeur, avaient été fournis plusieurs jours à l’avance par les Russes aux militaires américains et alliés à Doha, dont la mission est de coordonner toutes les opérations des forces aériennes américaines, alliées, syriennes et russes dans la région.

Certains militaires américains et les responsables du renseignement ont été particulièrement choqués de cette volonté du président d’ignorer les preuves. « Rien de tout cela n’a de sens, » a déclaré un officier à ses collègues en apprenant cette décision de bombarder. « Nous savons qu’il n’y a pas eu d’attaque chimique… les Russes sont furieux. Ils disent que nous avons les bons renseignements et que nous connaissons la vérité… Je crois que d’avoir élu Clinton ou Trump, c’est du pareil au même. »

Quelques heures après le bombardement du 4 avril, les médias du monde entier étaient saturés de photographies et de vidéos de Khan Cheikhoun. Des photographies de victimes mortes et agonisantes, censées souffrir de symptômes d’empoisonnement par un gaz neurotoxique, ont été mises en ligne sur les médias sociaux par des militants locaux, notamment les Casques blancs, un groupe de premier secours connu pour ses liens étroits avec l’opposition syrienne.

Seymour M. Hersh a révélé le massacre de My Lai au Vietnam en 1968. Il a découvert les abus à la prison d’Abou Ghraib en Irak et beaucoup d’autres affaires sur la guerre et la politique
Source: Getty Images/Getty Images Amérique du Nord.

 

L’origine des photos n’était pas claire et aucun observateur international n’avait encore inspecté le site, mais l’hypothèse immédiate la plus répandue à l’échelle mondiale était qu’il s’agissait d’une utilisation délibérée de l’agent neurotoxique sarin, autorisée par le président syrien Bachar el-Assad. Dans les heures qui suivirent l’attaque, Trump approuva cette hypothèse dans une déclaration décrivant les « actes odieux » d’Assad comme une conséquence de la « faiblesse et de l’indécision » de l’administration Obama en faisant référence à ce qu’il a dit être la précédente utilisation d’armes chimiques par la Syrie.

À la consternation de plusieurs hauts membres de son équipe de sécurité nationale, il a été impossible d’influencer Trump au cours des 48 heures de briefings intensifs et de prise de décision qui ont suivi. Par une série d’entrevues, j’ai été informé de la totale déconnexion entre le président et plusieurs de ses conseillers militaires et du renseignement, ainsi qu’avec des officiers sur place dans la région qui avaient une compréhension totalement différente de la nature de l’attaque contre Khan Cheikhoun. J’ai eu la preuve de cette déconnexion par les transcriptions de communications en temps réel, immédiatement après l’attaque syrienne du 4 avril. Lors d’un important processus préalable aux frappes connu sous le nom de “deconfliction”, les officiers américains et russes s’échangent régulièrement, à l’avance, tous les détails sur l’itinéraire des vols prévus ainsi que les coordonnées des cibles, afin de s’assurer qu’il n’y ait aucun risque de collision ni de rencontre accidentelle (les Russes représentant l’armée syrienne). Cette information est fournie quotidiennement aux avions de surveillance AWACS américains qui surveillent les vols en cours. Le succès et l’importance de la “deconfliction” se mesurent au fait qu’il n’y a eu jusqu’ici aucune collision, ni même proximité, entre les bombardiers supersoniques à haute puissance des Américains, des alliés, des Russes et des Syriens.

Les officiers de la Force aérienne russe et syrienne ont donné, directement en anglais, des détails sur leur plan de vol soigneusement planifié du 4 avril vers et depuis Khan Cheikhoun à l’équipe de surveillance de la “deconfliction” embarquée dans un avion AWACS, en patrouille près de la frontière turque, à 60 milles au nord ou plus.

La cible syrienne à Khan Cheikhoun, telle que déclarée aux Américains à Doha, était décrite comme un bâtiment à deux étages dans la partie nord de la ville. Les renseignements russes, partagés si nécessaire avec la Syrie et les États-Unis dans le cadre de leur lutte conjointe contre les groupes djihadistes, avait établi qu’une réunion de haut niveau de dirigeants djihadistes devait avoir lieu dans le bâtiment, comprenant des représentants d’Ahrar al-Sham et du groupe affilié à al-Qaïda, anciennement connu sous le nom de Jabhat al-Nosra. Les deux groupes avaient récemment uni leurs forces et contrôlaient la ville et ses alentours. Les renseignements russes décrivaient le bâtiment en parpaings comme un centre de commandement et de contrôle abritant au rez-de-chaussée une épicerie et d’autres locaux commerciaux, à proximité d’autres magasins de base, dont un magasin de textile et un magasin d’électronique.

« Les rebelles contrôlent la population en contrôlant la distribution des biens dont les gens ont besoin pour vivre – les aliments, l’eau, l’huile de cuisson, le gaz propane, les engrais pour les cultures et les insecticides pour protéger les récoltes, » m’a dit un conseiller principal de la communauté du renseignement américaine, qui a occupé des postes élevés au Ministère de la Défense et à la CIA. Le sous-sol était utilisé pour stocker des roquettes, des armes et des munitions, ainsi que des produits qui pourraient être distribués gratuitement à la communauté, parmi lesquels des médicaments et des décontaminants à base de chlore pour nettoyer les morts avant l’inhumation. Le lieu de rendez-vous – un État-major régional – était à l’étage au-dessus. « C’était un lieu de rencontre bien établi, » a déclaré le conseiller principal. « Une installation de longue date qui devait avoir des agents de sécurité, des armes, des moyens de communication, des fichiers et un centre de cartographie. » Les Russes, dans l’intention de confirmer leurs renseignements, ont déployé un drone pendant des jours au-dessus du site pour surveiller les communications et développer ce qui est connu dans la communauté du renseignement comme un POL (Pattern Of Life) – un modèle de comportement. Le but était de répertorier les entrées et sorties du bâtiment, gens et armes, y compris les roquettes et les munitions.

Une des raisons du message russe à Washington concernant l’objectif visé était de s’assurer que tout agent ou informateur de la CIA ayant réussi à infiltrer la direction des djihadistes soit averti de ne pas assister à la réunion. On m’a dit que les Russes avaient transmis l’avertissement directement à la CIA. « Ils jouaient bien le jeu, » m’a déclaré le conseiller principal. La direction russe notait que le rassemblement djihadiste se produisait à un moment d’intense pression sur les insurgés. Probablement Jabhat al-Nosra et Ahrar al-Sham cherchaient désespérément leur chemin dans le nouveau climat politique. Au cours des derniers jours de mars, Trump et deux de ses principaux conseillers à la Sécurité nationale – le secrétaire d’État Rex Tillerson et l’ambassadeur des Nations Unies Nikki Haley – avaient fait des déclarations reconnaissant que, comme l’a déclaré le New York Times, la Maison-Blanche avait « abandonné l’objectif » de pousser Assad à « quitter le pouvoir, marquant un abandon notable de la politique au Moyen-Orient qui a guidé l’administration Obama pendant plus de cinq ans. » Le secrétaire de presse de la Maison-Blanche Sean Spicer avait déclaré à la presse le 31 mars que « il y a une réalité politique que nous devons accepter, » ce qui signifiait qu’Assad était là pour rester.

Les responsables du renseignement russe et syrien, qui coordonnent étroitement les opérations avec les postes de commandement américains, ont précisé que la frappe planifiée sur Khan Cheikhoun était spéciale en raison de la haute valeur de la cible. « C’était un signal d’alerte. La mission sortait de l’ordinaire – en dehors du train-train, » m’a indiqué le conseiller principal. « Tout officier des opérations dans la région » – dans l’armée, le Corps des marines, la Force aérienne, la CIA et la NSA – « savait qu’il allait se passer quelque chose. Les Russes avaient donné à la Force aérienne syrienne une bombe guidée, ce qui est très rare. Ils sont à court de bombes guidées et les partagent rarement avec l’Armée de l’Air syrienne. Les Syriens avaient assigné leur meilleur pilote à la mission, avec leur meilleur ailier. » Le renseignement donné à l’avance par les Russes concernant la cible a reçu la plus haute cotation possible en vigueur chez les Américains.

La Directive du chef d’État-Major des Armées régissant les opérations militaires américaines sur le théâtre, qui a été émise par le président du Comité des chefs d’état-major interarmées, donne les instructions qui délimitent les relations entre les forces américaines et russes opérant en Syrie. « C’est comme un ordre opérationnel : voici ce que vous êtes autorisés à faire, » m’a déclaré le conseiller. « Nous ne partageons pas le contrôle opérationnel avec les Russes. Nous ne faisons pas d’opérations combinées avec eux, ou des activités directement en appui de l’une de leurs opérations. Mais la coordination est autorisée. Nous nous tenons mutuellement informés de ce qui se passe, et dans ce paquet il y a l’échange mutuel de renseignements. Si nous avons un tuyau qui pourrait aider les Russes à faire leur mission, c’est de la coordination ; et les Russes font de même pour nous. Lorsque nous avons un tuyau sur une installation de commandement et de contrôle, » a ajouté le conseiller, en se référant à la cible de Khan Cheikhoun, « nous faisons ce que nous pouvons pour les aider à agir. » « Ce n’était pas une frappe chimique, » a déclaré le conseiller. « C’est une blague. Si c’était le cas, tous les hommes impliqués dans le transfert, le chargement et l’armement de la munition – vous devez lui donner l’apparence d’une bombe classique de 500 livres – porteraient des tenues Hazmat (Hazardous materiel suit) de protection contre les fuites. Il y aurait très peu de chance de survie sans ce type d’équipement. Le sarin militaire comprend des additifs conçus pour augmenter la toxicité et la létalité. Chaque lot qui sort est maximisé pour tuer. C’est ce pourquoi il est fait. Il est inodore et invisible et la mort vient dans la minute. Pas de nuage. Pourquoi produire une arme si les gens peuvent s’enfuir ? »

Cette photographie de l’opposition syrienne (Edlib Media Center) montre les suites de la frappe contre la ville de Khan Cheikhoun. Un grand bâtiment a été frappé, mais le lieu exact de la frappe n’est pas clair. Source: photo alliance / ZUMAPRESS.com/Shalan Stewart

 

L’objectif a été atteint à 6h55 le 4 avril, juste avant minuit à Washington. Une évaluation des dommages de la bombe (BDA) par l’armée américaine a déterminé plus tard que la chaleur et la force de la bombe syrienne de 500 livres avait déclenché une série d’explosions secondaires qui auraient pu générer un énorme nuage toxique qui a commencé à s’étendre sur la ville, formé par la libération des engrais, des désinfectants et d’autres substances stockés dans le sous-sol, ses effets étant amplifiés par l’air dense du matin, qui a piégé les fumées près du sol. Selon les estimations du renseignement, a déclaré le conseiller principal, la frappe par elle-même a tué jusqu’à quatre dirigeants djihadistes et un nombre inconnu de conducteurs et d’agents de sécurité. Il n’y a pas de compte rendu confirmé du nombre de civils tués par les gaz toxiques relâchés par les explosions secondaires, bien que les militants de l’opposition aient signalé qu’il y avait plus de 80 morts, et des médias tels que CNN aient évalué ce nombre jusqu’à 92. Une équipe de Médecins Sans Frontières, traitant les victimes de Khan Cheikhoun dans une clinique à 60 miles au nord, a déclaré que « huit patients présentaient des symptômes – pupilles resserrées, spasmes musculaires et défécation involontaire – compatibles avec l’exposition à un agent neurotoxique comme le gaz sarin ou des composés similaires. » MSF a également visité d’autres hôpitaux qui avaient reçu des victimes et a constaté que les patients « sentaient l’eau de Javel, laissant supposer qu’ils avaient été exposés au chlore. » En d’autres termes, les éléments de preuve suggéraient qu’il n’y avait pas un unique agent chimique responsable des symptômes observés, ce qui n’aurait pas été le cas si l’Armée de l’Air Syrienne – comme le prétendaient les militants de l’opposition – avait lâché une bombe au sarin, qui n’a pas la puissance de percussion ou d’incendie nécessaire pour déclencher les explosions secondaires. En revanche, la gamme des symptômes est compatible avec la libération d’un mélange de produits chimiques, chlore et organophosphates utilisés dans de nombreux engrais, ce qui peut provoquer des effets neurotoxiques similaires à ceux du sarin.

L’Internet s’est mis en branle en quelques heures, et des photographies horribles des victimes ont inondé les réseaux de télévision et YouTube. Les services de renseignement américains furent chargés d’établir ce qui s’était passé. Parmi les informations reçues, il y avait l’interception des communications syriennes recueillies avant l’attaque par une nation alliée. L’interception, qui a eu un effet particulièrement fort sur certains assistants de Trump, ne mentionnait ni gaz neurotoxique ni sarin, mais citait un général syrien qui parlait d’une arme « spéciale » et disait qu’il fallait pour cette attaque aérienne un pilote hautement qualifié. Cette référence, comme l’ont compris les membres de la communauté du renseignement américain – et comme beaucoup d’assistants inexpérimentés et des membres de la famille proches de Trump pourraient ne pas l’avoir compris – était la bombe russe fournie avec son système de guidage intégré. « Si vous avez déjà décidé que c’était une attaque au gaz, vous lirez inévitablement la mention d’une arme spéciale comme celle d’une bombe au sarin, » a déclaré le conseiller. « Les Syriens ont-ils planifié l’attaque contre Khan Cheikhoun ? Absolument. Avons-nous des interceptions pour le prouver ? Absolument. Ont-ils envisagé d’utiliser le sarin ? Non. Mais le président n’a pas dit : « Nous avons un problème, examinons cette question. » Il voulait écraser la Syrie sous les bombes. »

À l’ONU, le lendemain, l’ambassadrice Haley a créé la sensation dans les médias en montrant les photos des morts et a accusé la Russie d’être complice. « Combien d’autres enfants doivent mourir avant que la Russie ne s’en soucie ? » demanda-t-elle. NBC News, dans un reportage typique de ce jour-là, a cité des fonctionnaires américains confirmant qu’un gaz neurotoxique avait été utilisé et Haley a attribué l’attaque directement au président syrien Assad. « Nous savons que l’attaque d’hier a été un sommet jamais atteint, même par un régime aussi barbare que celui d’Assad, » a-t-elle déclaré. La précipitation de l’Amérique à accuser la Syrie et à critiquer la Russie pour son soutien au démenti syrien de l’utilisation de gaz à Khan Cheikhoun, comme l’ambassadeur Haley et d’autres à Washington l’ont fait, a ceci d’ironique, » m’a déclaré le conseiller « que, s’il y avait eu une attaque de gaz neurotoxique syrien autorisée par Bachar, les Russes auraient été dix fois plus contrariés que n’importe qui en Occident. La stratégie de la Russie contre l’EI, qui consiste à obtenir la coopération américaine, aurait été détruite et Bachar aurait pris la responsabilité d’emmerder la Russie avec des conséquences incalculables pour lui. Bachar l’aurait-il fait ? Alors qu’il est sur le point de gagner la guerre ? Vous plaisantez, j’espère ? »

Trump, spectateur assidu des journaux télévisés, a déclaré, alors que le roi Abdullah de Jordanie était assis à son côté dans le Bureau ovale, que ce qui s’était passé était « horrible, horrible » et un « terrible affront à l’humanité. » Interrogé sur un changement de politique envers le gouvernement Assad, il a déclaré : « Vous verrez. » Lors de sa conférence de presse suivante avec le roi Abdullah, il a donné une idée de la réponse à venir : « Lorsque vous tuez des enfants innocents, des bébés innocents – des bébés, des petits bébés – avec un gaz chimique qui est si meurtrier… cela dépasse beaucoup, beaucoup de lignes, au-delà de la ligne rouge… Cette attaque contre les enfants hier a eu un grand impact sur moi. Un grand impact… C’est très, très possible… que mon attitude envers la Syrie et Assad ait beaucoup changé. »

Quelques heures après avoir visionné les photos, m’a déclaré le conseiller, Trump a chargé l’appareil national de Défense de planifier des représailles contre la Syrie. « Il a fait cela avant d’en parler à quiconque. Les planificateurs ont ensuite demandé à la CIA et à la DIA s’il y avait des preuves que la Syrie avait stocké du sarin dans un aéroport voisin ou quelque part dans la région. Leur armée devait en avoir quelque part dans la région pour pouvoir bombarder avec. La réponse a été : « Nous n’avons aucune preuve que la Syrie avait du sarin ou l’a utilisé, » m’a déclaré le conseiller. « La CIA leur a également dit qu’il n’y avait pas eu de livraison de gaz sarin résiduel à Cheyrat [l’aérodrome à partir duquel les bombardiers SU-24 syriens avaient décollé le 4 avril] et qu’Assad n’avait aucune raison de se suicider. » Toutes les personnes impliquées, sauf peut-être le Président, savaient aussi qu’une équipe hautement qualifiée des Nations Unies avait passé plus d’un an, à la suite d’une prétendue attaque au sarin en 2013 par la Syrie, à détruire dans une douzaine de dépôts ce qu’on avait dit être la totalité des armes chimiques syriennes.

À ce stade, a déclaré le conseiller, les planificateurs de la sécurité nationale du Président ont été un peu secoués : « Personne ne connaissait la provenance des photographies. Nous ne savions pas qui étaient les enfants ou comment ils avaient été blessés. Le sarin est en réalité très facile à détecter car il pénètre dans la peinture, et tout ce qu’il y a à faire est d’obtenir un échantillon de peinture. Nous savions qu’il y avait un nuage et nous savions qu’il blessait les gens. Mais de là, vous ne pouvez pas sauter à la certitude qu’Assad avait caché du sarin de l’ONU parce qu’il voulait l’utiliser à Khan Cheikhoun. » Les renseignements avaient confirmé qu’un bombardier SU-24 de la Force aérienne syrienne avait utilisé une arme conventionnelle pour frapper sa cible : il n’y avait pas de tête chimique. Et pourtant, il a été impossible aux experts d’en persuader le président, une fois sa décision prise. « Le président a vu les photographies de petites filles empoisonnées et a déclaré que c’était une atrocité d’Assad, » a déclaré le conseiller principal. « C’est typique de la nature humaine. Vous sautez sur la conclusion que vous voulez. Les analystes du renseignement ne se disputent pas avec un Président. Ils ne vont pas lui dire : “Si vous interprétez les données comme cela, je m’en vais”. »

Le président Donald J. Trump avec quelques-uns de ses conseillers les plus proches à Mar-a-Lago le 6 avril 2017 lors d’un briefing top secret sur les résultats de la frappe de missiles sur la base aérienne d’Al-Shayrat.

 

Les conseillers à la sécurité nationale ont bien compris le dilemme : Trump voulait répondre à l’affront à l’humanité commis par la Syrie et il ne voulait pas en être dissuadé. Ils avaient affaire à un homme qu’ils considéraient comme ni méchant et ni stupide, mais ses limites en matière de décisions de sécurité nationale étaient étroites. « Tous ses proches connaissent sa propension à agir de façon précipitée alors qu’il ne connaît pas les faits, » m’a déclaré le conseiller. « Il ne lit rien et n’a pas de connaissances historiques réelles. Il veut des exposés verbaux et des photographies. C’est un preneur de risques. Dans le monde des affaires, il peut accepter les conséquences d’une mauvaise décision, il va juste perdre de l’argent. Mais dans notre monde, ce sont des vies qui seront perdues et il y aura des dommages à long terme pour notre sécurité nationale s’il se trompe. On lui a dit que nous n’avions aucune preuve de l’implication syrienne et pourtant Trump a dit: “Faites-le”. »

Le 6 avril, Trump a convoqué une réunion des responsables de la sécurité nationale dans sa propriété de Mar-a-Lago en Floride. Le but de la réunion n’était pas de décider quoi faire, mais de la meilleure façon de le faire – ou, comme certains le voulaient, de comment faire le minimum pour que Trump soit content. « Le patron savait avant la réunion qu’ils n’auraient pas les renseignements, mais ce n’était pas un problème, » a déclaré le conseiller. « La réunion, c’était ” Voici ce que je vais faire “, puis il a demandé les options. »

Les renseignements disponibles n’étaient pas pertinents. L’homme le plus expérimenté à la table était le secrétaire à la Défense, James Mattis, un général  à la retraite du Corps des Marines qui jouissait du respect du président et avait compris, peut-être, à quelle vitesse cela pouvait s’évaporer. Mike Pompeo, le directeur de la CIA, dont l’agence avait constamment signalé qu’il n’avait aucune preuve d’une bombe chimique syrienne, n’était pas présent. Le secrétaire d’État Tillerson était très admiré en interne pour sa volonté de travailler de longues heures et sa lecture avide de câbles diplomatiques et de rapports, mais il en savait peu sur la guerre et la gestion d’un bombardement. Les participants étaient dans le pétrin, a déclaré le conseiller. « Le président avait été émotionnellement galvanisé par la catastrophe et il voulait des options. » Il en a eu quatre, par ordre de gravité croissante. L’option 1 était de ne rien faire. Tous les participants, a déclaré le conseiller, comprenaient qu’elle n’était pas envisageable. L’option 2 était une tape sur le poignet : bombarder un aérodrome en Syrie, mais seulement après avoir alerté les Russes et, à travers eux, les Syriens, pour éviter de nombreuses victimes. Certains des planificateurs l’ont appelé l’« option gorille » : l’Amérique jetterait un regard noir et battrait son torse pour faire peur et manifester sa détermination, mais sans causer de dégâts considérables. L’option 3 était d’adopter le programme de frappe qui avait été présenté à Obama en 2013 et qu’il avait finalement choisi de ne pas poursuivre. Ce plan prévoyait le bombardement massif des principaux aérodromes syriens et des centres de commandement et de contrôle, en utilisant des avions B1 et B52 lancés depuis leurs bases aux États-Unis. L’option 4 était la « décapitation » : supprimer Assad en bombardant son palais à Damas, ainsi que son réseau de commande et de contrôle, et tous les bunkers souterrains dans lesquels il pourrait éventuellement se réfugier en cas de crise.

« Trump a exclu d’emblée l’option une, » a déclaré le conseiller principal, et l’assassinat d’Assad n’a jamais été pris en considération. « Mais il a déclaré, en substance : “Vous êtes l’armée et je veux une action militaire”. » Le Président était également opposé, au début, à l’idée de donner aux Russes un avertissement préalable avant la frappe, mais il l’a accepté à contrecœur. « Nous lui avons donné l’option Boucles d’or – pas trop chaud, pas trop froid, mais juste entre les deux. » La discussion avait des moments bizarres. Tillerson a demandé lors de la réunion de Mar-a-Lago pourquoi le président ne pouvait pas tout simplement appeler les bombardiers B52 et pulvériser la base aérienne. On lui a dit que les B52 étaient très vulnérables aux missiles sol-air (SAM) de la région et que l’utilisation de ces avions nécessiterait un incendie de suppression qui pourrait tuer des défenseurs russes. « Qu’est-ce que c’est ? » a demandé Tillerson. Eh bien, monsieur, on lui a dit, cela signifie que nous devrions détruire les sites SAM de haute performance tout le long de la trajectoire de vol des B52, que ceux-ci sont manœuvrés par les Russes, et que nous serions confrontés à une situation beaucoup plus difficile. « Voilà la leçon : remerciez Dieu qu’il y ait eu des militaires à la réunion, » a déclaré le conseiller. « Ils ont fait de leur mieux face à une décision déjà prise. »

Cinquante-neuf missiles Tomahawk ont été tirés depuis deux destroyers de la marine américaine en service en Méditerranée, le Ross et le Porter, sur la base aérienne d’Al-Shayrat près de la ville de Homs, contrôlée par le gouvernement. La frappe a été aussi réussie que prévu, en termes de dommages minimaux. Les missiles ont une charge utile légère – environ 220 livres de HBX, la version militaire moderne du TNT. Les réservoirs de stockage d’essence de l’aérodrome, la cible principale, ont été pulvérisés, a déclaré le conseiller principal, déclenchant un énorme feu et des nuages de fumée qui ont entravé le système de guidage des missiles suivants. Jusqu’à 24 missiles ont manqué leurs cibles et seulement quelques-uns des Tomahawks ont effectivement pénétré dans des hangars, détruisant neuf avions syriens, beaucoup moins que ce que l’administration Trump a revendiqué. On m’a dit qu’aucun des neuf n’était opérationnel : les avions endommagés sont ce que l’armée de l’air appelle les reines des hangars. « C’étaient des agneaux pour le sacrifice, » a déclaré le conseiller principal. La majorité du personnel important et des avions de combat opérationnels avaient été transportés vers des bases proches des heures avant le début du raid. Les deux pistes et les places de stationnement des aéronefs, également ciblées, ont été réparées et remises en service dans un délai de huit heures environ. Dans l’ensemble, c’était à peine plus qu’un coûteux feu d’artifice.

« C’était un spectacle totalement à la Trump, du début à la fin, » a déclaré le conseiller principal. « Quelques conseillers supérieurs à la sécurité nationale du Président ont considéré la mission comme une mauvaise décision présidentielle minimisée, et qu’ils avaient l’obligation de mener à bien. Mais je ne pense pas que nos membres de la sécurité nationale soient prêts à se faire à nouveau pousser dans une mauvaise décision. Si Trump était parti pour l’option 3, il aurait pu y avoir des démissions immédiates. »

Après la réunion, pendant que les Tomahawks étaient en route, Trump a parlé à la nation depuis Mar-a-Lago et a accusé Assad d’utiliser des gaz neurotoxiques pour étouffer « la vie d’hommes, de femmes et d’enfants impuissants. C’était une mort lente et brutale pour tant de personnes… Aucun enfant de Dieu ne devrait jamais subir une telle horreur. » Les jours suivants ont été ses plus triomphants en tant que Président. L’Amérique s’est ralliée à son commandant en chef, comme c’est toujours le cas en temps de guerre. Trump, qui avait fait campagne comme celui qui préconisait la paix avec Assad, bombardait la Syrie 11 semaines après son entrée en fonction et était salué par les Républicains, les Démocrates et les médias. Le célèbre animateur de télévision Brian Williams, de MSNBC, a utilisé le mot « beau » pour décrire les images des Tomahawks lancés depuis la mer. Parlant sur CNN, Fareed Zakaria a déclaré : « Je pense que Donald Trump est devenu Président des États-Unis. » Une revue des 100 premiers journaux américains a montré que 39 d’entre eux ont publié par la suite des éditoriaux appuyant l’attaque, dont le New York Times, le Washington Post et le Wall Street Journal.

Les missiles Tomahawk n’ont fait que peu de dommages sur la base aérienne syrienne Source: AP Photo/HM BH.

 

Cinq jours plus tard, l’administration Trump a rassemblé les médias nationaux pour une séance d’information sur l’opération syrienne menée par un haut responsable de la Maison-Blanche qui ne devait pas être nommé. L’essentiel de la séance d’information était que le démenti de la Russie, à chaud et par la suite, que du sarin ait été utilisé dans le bombardement du Khan Cheikhoun était un mensonge, puisque le président Trump avait déclaré que du sarin avait été utilisé. Cette affirmation, qui n’a été contestée ou contredite par aucun des journalistes présents, a servi de base à une série de critiques supplémentaires :

– La poursuite du mensonge de l’administration Trump sur l’utilisation de sarin par la Syrie a conduit à une croyance répandue dans les médias américains et le public que la Russie avait choisi de s’impliquer dans une désinformation malhonnête et une campagne de dissimulation de la part de la Syrie.

– Les forces militaires russes cohabitent avec celles de la Syrie sur l’aérodrome d’Al-Shayrat (comme elles le font dans toute la Syrie), ce qui soulève la possibilité que la Russie ait eu connaissance de la détermination de la Syrie d’utiliser le sarin à Khan Cheikhoun et n’ait rien fait pour l’arrêter.

– L’utilisation de sarin par la Syrie et la défense de cette utilisation par la Russie a fortement suggéré que la Syrie avait soustrait des stocks de l’agent neurotoxique à l’équipe de désarmement des Nations Unies, qui a passé une grande partie de l’année 2014 à inspecter et à détruire tous les agents de guerre chimique déclarés dans 12 dépôts syriens d’armes chimiques ; ceci conformément à l’accord élaboré par l’administration Obama et la Russie après l’utilisation présumée, mais toujours non prouvée, de sarin l’année précédente contre une redoute rebelle dans une banlieue de Damas.

L’orateur, à son crédit, a pris soin d’utiliser les mots « penser », « suggérer » et « croire » au moins 10 fois pendant les 30 minutes de l’événement. Mais il a également déclaré que son exposé était fondé sur des données qui avaient été déclassifiées par « nos collègues de la communauté du renseignement ». Ce que l’orateur n’a pas dit, et peut-être pas su, est que la plupart des informations classifiées de la communauté assuraient que la Syrie n’avait pas utilisé le sarin lors de l’attaque aérienne du 4 avril.

La presse grand public a répondu de la façon que la Maison-Blanche avait espérée : les articles attaquant la prétendue dissimulation de l’utilisation du sarin par la Syrie dominent les nouvelles, et de nombreux médias ont ignoré la myriade de réserves de l’orateur. Il régnait un sentiment de Guerre froide renouvelée. Le New York Times, par exemple – le premier journal américain – a mis le titre suivant sur son compte rendu : « La Maison-Blanche accuse la Russie de couvrir l’attentat chimique en Syrie. » Le compte rendu du Times a pris note du démenti russe, mais ce que l’orateur avait appelé une « information déclassifiée » est devenu soudainement un « rapport des renseignements déclassifié ». Pourtant, il n’y a pas eu de rapport officiel des renseignements indiquant que la Syrie a utilisé du sarin, simplement une « synthèse fondée sur des informations déclassifiées sur les attaques, » comme l’appelait l’orateur.

La crise a glissé en arrière-plan fin avril, alors que la Russie, la Syrie et les États-Unis se concentraient sur l’anéantissement de l’EI et des milices d’al-Qaïda. Certains de ceux qui ont travaillé pendant la crise, cependant, ont eu des problèmes persistants. « Les salafistes et les djihadistes ont obtenu tout ce qu’ils voulaient avec leur subterfuge hyper-médiatisé du gaz neurotoxique syrien, » a déclaré le conseiller principal de la communauté des services secrets des États-Unis, se référant à l’accroissement des tensions entre la Syrie, la Russie et l’Amérique. « La question est, que faire s’il y a un autre false-flag d’attaque au sarin attribué à la Syrie détestée ? Trump a placé la barre très haut et s’est coincé lui-même avec sa décision de bombarder. Et ne croyez pas que ces gars ne planifient pas la prochaine fausse attaque. Trump n’aura pas d’autre choix que de bombarder à nouveau, et plus durement. Il est incapable d’admettre qu’il a commis une erreur. »

La Maison-Blanche n’a pas répondu aux questions précises sur le bombardement de Khan Cheikhoun et de l’aéroport d’Al-Shayrat. Ces questions ont été envoyées par courrier électronique à la Maison-Blanche le 15 juin et n’ont jamais eu de réponse.

Source: Die Welt, Seymour M. Hersh, le 25/06/2017

(c) Quelle picture Alliance / Zuma Press / Shalan Stewart

(c) Quelle picture Alliance / Zuma Press / Shalan Stewart

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