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Le WWF accusé de protéger les chasseurs de trophées en Afrique (Reporterre)

par Stephen Corry 15 Juin 2017, 08:40 WWF Chasseurs Afrique Collaboration Pillage Allégations Faune

 

L’auteur de cette tribune dénonce la collusion entre le WWF et des chasseurs de trophées. Et s’insurge contre la politique de l’ONG internationale de protection de la nature, qui prive les peuples autochtones de leurs territoires et de leur chasse de subsistance.

Stephen Corry est le directeur de Survival International, le mouvement mondial pour les droits des peuples autochtones, depuis 1984. Il est l’auteur de Tribal Peoples for Tomorrow’s World.


Le Fonds mondial pour la nature (WWF) se présente volontiers comme le bienfaiteur des animaux. Cependant, de façon bien plus discrète, il considère la chasse comme essentielle à la protection de la nature. Dans son combat contre le « braconnage », le WWF finance des gardiens de parcs qui frappent et parfois tuent des gens. Comment peut-il concilier ces deux aspects de son travail ?

Une récente querelle entre son bureau sud-africain et l’un de ses administrateurs, Peter Flack, éclaire le lien qui unit la conservation à la chasse au gros gibier. Ce lien peut choquer les personnes qui soutiennent l’organisation à travers son programme d’« adoption » d’animaux ; il est difficile d’imaginer que ces donateurs du WWF accepteraient de voir abattus les animaux qu’ils veulent protéger, surtout par des personnes membres de l’organisation même qu’ils soutiennent.

Pourtant, ce lien ne surprendra pas ceux qui ont étudié l’histoire de l’écologie et des chasseurs de gros gibier. Le mouvement de création des parcs naturels est né au moment où certains chasseurs sportifs avaient voulu empêcher d’autres chasseurs de tuer « leur » gibier. Ces autres chasseurs étaient souvent des peuples autochtones ou des colons pauvres qui chassaient pour se nourrir, utiliser ou vendre la viande et les peaux. Les chasseurs fortunés, eux, ne chassaient pas pour se nourrir, même quand ils consommaient leurs proies.

 

« Les blancs peuvent chasser, les Africains qui chassent pour leur subsistance, non »

L’ancien administrateur du WWF en Afrique du Sud, Peter Flack, est justement l’un de ces chasseurs. Il est membre de la puissante Association sud-africaine des chasseurs et de la conservation du gibier (SAHGC, en anglais). La chasse, dit-il, imprègne toute sa vie. Pas de quoi inquiéter le WWF lorsque celui-ci en fait l’un de ses trustees [administrateur] il y a plus de vingt ans. Flack possède une arme pour « chaque espèce sauvage et chaque type de terrain présent sur le continent africain ». Il y a aussi chez lui huit vastes pièces remplies de ses trophées.

En novembre 2016, Flack a été prié de démissionner du WWF, mais pas en raison de ses antécédents de chasseur. Si le WWF lui a indiqué la porte de sortie, c’est parce que Survival International — qui mène notamment la campagne mondiale contre la maltraitance des peuples autochtones au nom de la protection de la nature — avait rendu public le fait que Flack avait chassé l’éléphant de forêt au Cameroun. Le WWF ne l’a pas reconnu en ces termes, mais cette révélation risquait d’exposer au grand jour la vraie nature de la relation entre conservation et chasse. Flack, pour sa part, n’a jamais fait mystère de sa prise : il a rapporté l’animal empaillé, ivoire compris, en Afrique du Sud pour l’exposer. Le WWF classe les éléphants de forêt parmi les espèces « vulnérables » et les considère « en danger » et « en voie d’extinction ».

Ce qui préoccupe Survival est la manière dont les peuples autochtones sont traités dans les zones soi-disant protégées — d’autant plus qu’ils étaient les premiers occupants de ces territoires. Si Flack s’est trouvé mêlé à la campagne que mène Survival pour faire cesser le financement de violations des droits de l’homme par le WWF, c’est parce qu’il avait tué un éléphant sur des terres volées aux « Pygmées » baka. En versant 45.000 dollars à la compagnie Mayo Oldiri, enregistrée au Panama, Flack a pu, selon ses dires, participer à la « dernière grande aventure africaine ». Pendant ce temps-là, les chasseurs-cueilleurs baka sont non seulement frappés d’une interdiction quasi totale de chasser dans les zones protégées pour nourrir leurs familles, mais sont également fréquemment harcelés, frappés et torturés par des patrouilles soutenues par les opérateurs de chasse sportive et le WWF.

Les « Pygmées » sont divisés en groupes distincts, tels les Twa, les Aka, les Baka ou les Mbuti, répartis dans plusieurs pays d’Afrique centrale : la République centrafricaine, la République démocratique du Congo (RDC), le Rwanda, l’Ouganda et le Cameroun.
 

Le WWF et le gouvernement camerounais ont découpé le territoire baka au cours des vingt dernières années, comme en écho à la façon dont les puissances européennes avaient tracé les frontières de leurs empires africains un siècle plus tôt. Le WWF a accepté le découpage territorial marquant les limites des parcs nationaux et des zones de chasse pour touristes. De supposées zones de chasse ont certes été prévues pour les Baka (pour autant qu’il s’agisse de chasse « traditionnelle »), mais elles sont exiguës et les règles qui les régissent sont floues et trop souvent ignorées par les gardes.

En un siècle, presque rien n’a changé dans le domaine de la conservation en Afrique. Les blancs peuvent chasser, les Africains qui chassent pour leur subsistance, non. Qu’ils s’y risquent ou non, ils sont expulsés, frappés et traités de « braconniers ». En réalité, ce ciblage des chasseurs autochtones détourne l’attention des vrais braconniers, qui collaborent en général avec des fonctionnaires eux-mêmes entretenus par des subventions pour la protection de la nature — en réalité de l’argent donné par des gens qui se font tout simplement arnaquer.

Une plainte de Survival contre le WWF a été acceptée

Peter Flack et des « Pygmées » devant son « trophée », un éléphant de forêt, abattu en 2005 au Cameroun.

La vraie raison pour laquelle le WWF sud-africain s’est séparé de Flack réside dans le fait que Survival International avait attiré l’attention sur la duplicité du WWF : il soutient la chasse aux trophées tout en s’associant avec ceux qui interdisent la chasse de subsistance. Alors qu’il prend grand soin de présenter une image susceptible d’attirer le soutien des plus ardents défenseurs des droits des animaux, le WWF affirme également discrètement l’importance de la chasse sportive, ce que les défenseurs des animaux détestent par-dessus tout.

Après avoir essayé, des années durant, de discuter de cette question avec le WWF, Survival International en appelle maintenant à un soutien public pour inciter les géants de la protection de la nature à respecter les droits de ceux dont ils revendiquent les terres. Pour la première fois, une plainte (de Survival) contre une organisation de protection de la nature (le WWF) a été « acceptée » sur le fondement des directives de l’OCDE. Le WWF invoque les recommandations de l’OCDE lorsqu’il critique les industries extractives ; il est temps qu’il les respecte lui aussi. Si le WWF respectait vraiment l’environnement, il commencerait par respecter les peuples autochtones, qui sont souvent de bien meilleurs protecteurs de leurs terres que les professionnels de l’environnement.

La vraie question est finalement de savoir si les peuples autochtones ont le droit de survivre ou si d’autres, dont ceux qui sont à la tête de l’industrie de la conservation, ont toujours le « droit » de les détruire. Et qu’on ne s’y trompe pas : les priver de leurs terres et de leur autosuffisance équivaut à les détruire à coup sûr. Nombre de gens profitent de la protection de la nature, y compris les chasseurs de trophées. Quiconque a foi en la justice autant que dans l’environnement devrait se demander s’il n’est pas temps de le dire haut et fort.

 


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