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Comment Trump définit l’avenir (Consortium News)

par Alastair Crooke 10 Août 2017, 07:53 Trump Poutine Merkel G20 Géopolitique USA

Comment Trump définit l’avenir (Consortium News)

Le président Trump a défini l’avenir comme une bataille entre le nationalisme à l’ancienne et le mondialisme néolibéral, un défi dont les élites occidentales se moquent à leurs risques et périls, comme le décrit l’ex-diplomate britannique Alastair Crooke.

L’Europe, nous dit le Guardian, a retrouvé son ancienne « baraka ». Il règne une nouvelle humeur optimiste – « voire même une humeur triomphaliste, dans une grande partie de l’Europe ». La chancelière allemande Angela Merkel se félicite d’avoir obtenu une déclaration définitive « nuancée » lors de la récente réunion du G20 et d’avoir « contré » le président Trump, au nom de « l’ordre international libéral ». Vraiment ? Si telle est « l’humeur », très bien, mais même l’éditorialiste du Guardian affirme que le récit selon lequel l’Europe serait « de retour » – ayant renversé la « vague populiste » – est fallacieux : « l’esprit de cohésion est surestimé ».

Le président Barack Obama lors d’une conférence de presse avec la chancelière allemande Angela Merkel, le 19 juin 2013.

En fait, l’attention des euro-élites doit avoir été attirée ailleurs. Car le « grand perturbateur », comme David Stockman appelle le Président Trump, a jeté un lourd pavé dans la mare libérale : c’est bien de l’ignorer, mais ce qui se passe, c’est que l’ancienne division entre ceux qui se trouvent à l’intérieur de la « sphère » supposée démocratique et globaliste, et les « régimes » délinquants en dehors de celle-ci – au-delà de ses murs de civilisation – est en train de se dissoudre peu à peu.

La « guerre » située habituellement entre une sphère et l’autre se voit dépassée par l’insurrection à l’intérieur de ces sphères. L’amertume et la polarisation ainsi induites ont eu leur effet : « l’ordre libéral international » (comme le dénomme le Guardian) ne peut peut-être plus fonctionner comme l’establishment centralisé et quasi solidaire qu’il a été depuis six décennies. Il n’y a plus de « centre » ; plus de certitudes assurant la cohésion ; plus de direction ni de finalité communes.

Que l’Europe veuille présenter les conclusions du G20 comme un peaufinage intelligent de vues discordantes, cela se comprend. Mais alors que l’Europe a inclus dans la déclaration l’engagement de « libérer » le commerce, les négociateurs américains lui ont adjoint un « droit » – celui de se protéger contre les pratiques commerciales déloyales et d’envisager l’imposition de tarifs douaniers, le cas échéant (c.-à-d. sur les produits sidérurgiques) .

En ce qui concerne le changement climatique, tandis que le G19 continuait de soutenir l’accord de Paris, l’Amérique, par contraste, a maintenu sa décision de s’en retirer. Le consensus a maintenu son soutien des mesures de réduction du carbone, mais les a vues juxtaposées – inconfortablement – avec un appel (plutôt) aux Américains à utiliser les combustibles fossiles de façon plus propre. C’est, je dirais, un accord sur un désaccord, plus qu’une synthèse qu’on devrait à Mme Merkel.

 

Le plus gros pavé de Trump

Mais le plus gros pavé lancé par Trump dans la mare du G20 est passé presque inaperçu. Potentiellement, il peut pourtant atteindre les Européens, exactement là où cela fait le plus mal. Et cela ne s’est même pas produit à Hambourg, mais avant qu’il ne s’y rende.

« Votez Trump » sur le panneau dégradé du théâtre PIX sur Main Street à Sleepy Eye, Minnesota. 15 juillet 2016. (Photo de Tony Webster Flickr)

Le commentateur conservateur Pat Buchanan le résume ainsi : « En appelant le peuple polonais “l’âme de l’Europe”, [Trump] a raconté comment, lors du Miracle de la Vistule en 1920, la Pologne, renaissant après douze décennies de domination, a repoussé l’invasion de l’Armée rouge de Léon Trotsky. »

[Ensuite Trump] a décrit le viol collectif de la Pologne par les nazis et les Soviétiques après le pacte germano-soviétique. Il a cité le massacre de la forêt de Katyn, perpétré par Staline contre le Corps des officiers polonais, et l’insurrection du peuple polonais contre ses occupants nazis en 1944.

 

« Lorsque le pape polonais, Jean-Paul II, a célébré sa première messe sur la place de la Victoire en 1979 », a déclaré Trump, « un million d’hommes, de femmes et d’enfants polonais ont élevé leurs voix dans une seule prière… “Nous voulons Dieu”… »

« Ce qui a permis aux Polonais de supporter [toutes leurs tribulations] c’était une foi inébranlable dans ce qu’ils étaient et une volonté de se battre pour — un peuple de Dieu et d’un pays, de foi, de familles et de liberté — avec le courage et la volonté de préserver une Nation construite sur les vérités de leur tribu ancestrale et sur leurs traditions catholiques. »

« La question fondamentale de notre temps est de savoir si l’Occident a la volonté de survivre. Avons-nous assez de confiance dans nos valeurs pour les défendre à tout prix ? Avons-nous suffisamment de respect pour nos citoyens pour protéger nos frontières ? Avons-nous le désir et le courage de préserver notre civilisation face à ceux qui la renverseraient et la détruiraient ? [italiques ajoutés].

« Nous pouvons avoir les plus grandes économies et les armes les plus mortelles du monde mais si nous n’avons pas des familles fortes et des valeurs fortes, alors nous serons faibles et nous ne survivrons pas. »

 

Ignorer la question

Les élites du G20 ont-elles ignoré la question ? Trump demande aux Européens : « Avez-vous [encore] la volonté, la fermeté, la clairvoyance et la force, de vous ‘réapproprier’ votre culture, votre façon d’être, vos valeurs » – vos nations ? Le message était, je l’ai dit, pas tant adressé aux Polonais qu’aux autres Européens. Trump a ciblé implicitement ce dont l’Europe souffre le plus : la question de l’immigration, la diversité et la politique, et la crainte des Européens de la submersion culturelle sous l’impact de l’immigration. (Le G20 n’a offert aucune solution à cette question cruciale.)

Merkel – proclamée par les médias « leader de l’Occident » – impressionne-t-elle par sa réponse « résolue » aux émeutes dans la deuxième ville allemande ? demande Buchanan, de manière plutôt pertinente. Les scènes de Hambourg, sous-entend-il, pourraient renforcer le point de vue de Trump.

Beaucoup d’Européens peuvent être choqués par les propos de Trump, les considérant comme absolument contraires à tout ce à quoi ils tiennent. Ils peuvent, aussi, détester Trump viscéralement. Mais ces sentiments ne devraient pas les aveugler quant au point vraiment crucial sur lequel, à juste titre ou à tort, il insiste : est-ce que c’est la politique de diversité et d’identité qui fait notre force (comme on nous le dit), ou plutôt le fait de posséder une sorte d’héritage historique et culturel (y compris spirituel), quelque chose qui nous lie et donne au peuple sa force intérieure ?

C’est, à tout le moins, une question pertinente. Et ce sont les prises de position sur cette question qui représentent la nouvelle ligne de faille qui sépare le « bon » mondialiste d’avant du « méchant » délinquant de la sphère non globale. Cette nouvelle insurrection est intérieure. Le « centre » a disparu – coupé en deux de manière peut-être irréparable.

 

Rencontre avec Poutine

Et ainsi de suite, jusqu’au dernier « acte de perturbation » symbolique de Trump : sa rencontre prolongée et chaleureuse avec le président Poutine. Sans être exactement sur la même ligne que Trump, la Russie poursuit néanmoins une approche parallèle de renouveau de la souveraineté politique et culturelle. La longue rencontre avec le président russe a déconcerté et indigné plus d’un observateur (voir ici, par exemple). Mais de nombreux partisans de Trump, qui apprécient la perturbation de l’ancien paradigme, verraient précisément tout le mérite de provoquer une telle réaction (excessive) d’indignation.

Le Président russe Vladimir Poutine rencontre le Président américain Donald Trump lors du sommet du G20 à Hambourg, en Allemagne, le 7 juillet 2017. (Copie d’écran de Whitehouse.gov )

Trump n’a pas été aussi seul et isolé que les médias traditionnels l’ont dépeint : les élites auront beau vilipender et s’élever contre son abdication du commandement mondial américain, et son exigence imprudente que les pertes d’emplois résultant de pratiques commerciales déloyales soient réparées, il y a, cependant, un électorat au sein de l’Europe qui est entièrement acquis à son approche.

La remise en question par Trump de l’orthodoxie selon laquelle les États-Unis doivent conserver leur hégémonie sur l’ordre mondial, et son sentiment que le système de libre-échange a simplement fait perdre à l’Amérique sa base industrielle, ont un contenu évident pour beaucoup d’Américains et d’Européens ordinaires. Trump déclare assez simplement : « Nous (les États-Unis), ne pouvons plus nous le permettre. Nous avons accumulé les dettes, nous en avons jusqu’au plafond et au-delà, et nous n’obtenons jamais que dalle en retour de tous ces ingrats qui s’abritent sous notre parapluie de sécurité mondiale ruineux. Ne continuons pas à essayer d’imposer cela aux autres ; nous allons nous reconstruire, poursuivre notre propre manière d’être américaine, culturellement distincte – et les laisser poursuivre la leur ». C’est simple ; c’est clair ; cela parle.

Que Trump ait raison ou tort sur ces points n’est pas la question. Le point essentiel est que les composants clés — le discours sur la Pologne, la dissidence au G20 et la réunion chaleureuse avec Poutine — forment en effet un ensemble concerté et stratégique. Pareillement, l’atmosphère était meilleure au G20, que lors de la réunion du G7 en Sicile en mai — le président Trump semble avoir fort apprécié le dîner de Hambourg (et pourquoi pas). Mais après ces deux premiers sommets de la présidence de Trump, il est difficile d’échapper à deux conclusions :

Tout d’abord, que les choses ont changé – peut-être de manière durable. Étonnamment, de tous ces gens, c’est le « mondialiste » Emmanuel Macron, qui a le mieux traduit ce sentiment lorsqu’il a fait cette remarque : « Notre monde n’a jamais été aussi divisé ; les forces centrifuges n’ont jamais été aussi puissantes ; nos biens communs n’ont jamais été aussi menacés. »

Deuxièmement, la rechute immédiate, dès le retour du Président à Washington, dans « l’hystérie » concernant Donald Trump Jr. et la Russie au sujet d’un « faux scandale », qui, comme le dit un éditorialiste du Washington Post (quel que soit le pourquoi et le comment de l’affaire) renforce la conclusion (comme l’a souligné Mike Krieger) « que l’Amérique ne fonctionne sans doute plus comme l’unité largement centralisée et semi-cohérente qu’elle a été durant toute notre vie ». Peut-être dit-il cela trop gentiment. Vu de l’extérieur, les Américains semblent se dévorer tout crus les uns les autres .

Judicieusement, Krieger cite William Yeats :

Il tourne, il tourne en spirale et s’éloigne

Le faucon, qui n’entend plus le fauconnier ;

Les choses se disloquent ; le centre ne tient plus ;

Ce n’est que l’anarchie qui s’abat sur le monde,

La marée de sang noir qui monte, et partout

Le baptême de l’innocence qu’on noie ;

Les meilleurs ont perdu toute conviction, et les pires

Sont pleins d’enthousiasme et de passion.

  • (Henri Theureau – 2017)

Alastair Crooke, ancien diplomate britannique, a été un haut responsable du Renseignement britannique et de la diplomatie de l’Union européenne. Il est le fondateur et le directeur du Forum des conflits.

Source : Alastair Crooke, Consortium News, 20-07-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr.

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