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Comment Trump prend le risque d’une guerre Arabie saoudite-Qatar (Consortium News)

par Joe Lauria 12 Août 2017, 07:57 Trump Arabie Saoudite Qatar Crise USA

La réponse arrogante du président Trump aux menaces saoudiennes contre le Qatar pourrait être considérée comme le « feu vert » à une invasion saoudienne – et la prochaine étape vers une guerre régionale avec l’Iran, rapporte Joe Lauria.

La scission dans l’administration Trump sur la façon de faire face à la crise du Qatar ouvre une situation dangereuse qui pourrait conduire bientôt à un conflit armé.

Le président Donald Trump touche un globe illuminé en présence  du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, et du roi saoudien Salmane à l’ouverture du Centre mondial de lutte contre l’idéologie extrémiste, en Arabie saoudite le 21 mai 2017. (Photo de Saudi TV)

Le département d’État et celui de la Défense se sont largement rangés du côté du Qatar, mais la Maison-Blanche a sapé l’influence que les États-Unis avaient sur l’Arabie saoudite pour freiner le comportement agressif de Riyad envers son voisin. Le président Donald Trump, par exemple, a appelé la semaine dernière le Qatar « un grand commanditaire » du terrorisme, faisant silence sur le fait que l’Arabie saoudite en est également un grand partisan.

La tension entre le Qatar – avec sa politique étrangère indépendante – et l’Arabie saoudite – avec ses alliés les Émirats Arabes Unis, Bahreïn et l’Égypte – se développe depuis des années. Début juin, les quatre nations ont imposé un blocus économique au Qatar et ont suspendu les relations diplomatiques. Ils ont fermé leur espace aérien à Qatar Airways. Les importations alimentaires, dont dépend le Qatar, ont été bloquées à l’unique frontière terrestre du pays, qui est celle avec l’Arabie saoudite.

Après que le secrétaire d’État américain Rex Tillerson a exhorté à mettre fin à l’embargo économique et appelé les Saoudiens à faire des propositions « raisonnables », Riyad a publié vendredi une liste de 13 exigences, qui devrait être rejetée par Doha. L’Arabie saoudite a fixé un délai de réponse au Qatar de 10 jours, soit une réponse avant le 7 juillet. Les Saoudiens n’ont pas dit ce qui se passerait ensuite, mais les signes sont inquiétants.

Le Qatar a déjà rejeté les demandes comme irréalistes. Il y est notamment demandé au Qatar de rompre toutes les relations avec l’Iran, d’arrêter de soutenir les Frères musulmans et de fermer le réseau de télévision Al Jazeera. Les Frères musulmans cherchent à instaurer par les urnes un programme islamiste, une menace pour la monarchie saoudienne et ses clients égyptiens. Les émissions d’Al Jazeera avaient contribué à susciter la révolte populaire pendant le printemps arabe avorté, autre menace pour le gouvernement saoudien.

De plus, si Riyad a l’intention d’entrer en guerre avec son rival régional, l’Iran chiite, il a besoin du soutien des États-Unis. Or la plus grande base militaire des États-Unis au Moyen-Orient, et qui devrait être impliquée dans une attaque, se trouve au Qatar.

Un feu vert

En Syrie et en Afghanistan, Trump a laissé la plupart des décisions à l’armée, ce qui rend non pertinents nombre de ses tweets et déclarations. Mais dans la crise du Golfe, il s’affirme. Il a même essayé de récupérer le crédit de l’embargo après sa visite à Riyad le mois dernier, où il a également rencontré l’émir du Qatar. Alors que le Pentagone et le Département d’État veulent une médiation pour régler la crise, le porte-parole de la Maison-Blanche, Sean Spicer, a déclaré vendredi qu’elle devait être résolue par les seuls pays participants.

Le président Trump serre la main du prince héritier saoudien et du ministre de la Défense, Mohammed ben Salmane, le 20 mai 2017. (Capture d’écran de Whitehouse.gov)

« Les quatre pays impliqués – nous pensons qu’il s’agit d’un problème de famille et que c’est à eux de le résoudre », a déclaré Spicer. « Si nous pouvons aider à faciliter ces discussions, alors très bien », a-t-il dit. « Mais ils veulent, et ils devraient, le résoudre par eux-mêmes ».

La remarque de Spicer rappelle à Ali al-Ahmed, directeur de l’Institut pour les Affaires du Golfe de Washington, comment l’ambassadrice de l’administration de George H. W. Bush en Irak, April Glaspie, avait déclaré à Saddam Hussein en 1990 que les États-Unis n’avaient « pas d’opinion sur les différends inter-arabes, comme votre désaccord frontalier avec le Koweït ». Huit jours plus tard, Saddam Hussein envahissait le Koweït.

Al-Ahmed pense que la remarque de Spicer est également le signe que Trump a donné à Riyad son feu vert pour envahir le Qatar. Un autre signe inquiétant, m’a-t-il déclaré, est l’élévation de Mohammed ben Salmane au rang de prince héritier saoudien, la semaine dernière. Ben Salmane, qui en tant que ministre de la Défense a montré son agressivité dans l’attaque désastreuse lancée depuis deux ans, sans fin en vue, contre le Yémen voisin, a ainsi remplacé Mohammed ben Nayef, « considéré comme trop proche du Qatar et qui devait être éjecté », m’a dit Al-Ahmed.

Ben Salmane va vouloir consolider son pouvoir dans son nouveau poste en lançant une guerre, comme il l’a fait quand il a été nommé ministre de la Défense, a déclaré Al-Ahmed. Il a tracé un autre parallèle avec Saddam Hussein qui avait envahi l’Iran un an après son arrivée au pouvoir pour renforcer son autorité, avec le soutien des États-Unis à ce moment-là aussi.

L’impasse de la guerre au Yémen a épuisé le trésor saoudien. Il y a aussi la question de la prise de contrôle des ressources en gaz naturel du Qatar, les troisièmes plus grandes au monde, à travers un régime de marionnettes que Riyad chercherait à installer à Doha, déclare M. Al-Ahmed.

La peur d’un conflit plus large

Compte tenu des dangers encourus, au lieu de rester extérieure, la Maison-Blanche devrait envoyer un message sans équivoque, ajoute Al-Ahmed.

Le secrétaire à la Défense, Jim Mattis, rencontre des troupes stationnées à la base aérienne d’Al Udeid, au Qatar, le 21 avril 2017. (photo du département de la Défense par le Sergent technicien Brigitte N. Brantley de la Force aérienne)

« Les États-Unis devraient expliquer que l’utilisation de la violence contre un autre pays n’est pas acceptable et aura des conséquences », dit-il. Avec l’influence de Washington, « je pense que si les États-Unis veulent vraiment résoudre cela, ils peuvent y arriver facilement ».

Giorgio Cafiero, directeur général de Gulf State Analytics à Washington, m’a dit que si les États-Unis résolvent la crise du Golfe, ils devraient en tirer des bénéfices.

« Il est incontestable que l’intérêt de Washington est de voir ses alliés arabes sunnites maintenir un semblant d’unité et de cohésion, cette querelle constitue donc un problème majeur pour les États-Unis et sa politique étrangère dans la région du Golfe », selon Cafiero.

Tandis que les États-Unis bottaient largement en touche, le Koweït a mené une tentative auprès du Conseil de coopération du Golfe pour résoudre la crise sans aide extérieure. Avec ses « messages contradictoires » sur la crise, Washington « semble être dans une position relativement faible pour faciliter la restauration des relations diplomatiques et économiques entre les États impliqués », déclare M. Cafiero.

Et cela ne peut être que dangereux. « Plus cette impasse s’installe, plus il sera politiquement coûteux pour toutes les parties de revenir en arrière », affirme Cafiero. « Dans le cas où la pression de l’Arabie saoudite et des EAU sur le Qatar ne parviendrait pas à atteindre les objectifs de Riyad et d’Abu Dhabi, il y a un risque d’escalade des tensions ».

« On ne peut écarter la confrontation militaire comme résultat possible de l’échec diplomatique à résoudre l’affaire », précise M. Cafiero. Mais c’est peut-être ce que Trump veut réellement, et ce pourquoi il ne semble pas vouloir participer à la résolution de la crise.

Si Trump veut que les États-Unis agissent comme une grande puissance, il ferait un pas de plus pour que le levier américain impose un arrangement entre les Saoudiens et les Iraniens. Leur rivalité a des répercussions sur les conflits en Syrie, au Liban, au Yémen, au Bahreïn, en Afghanistan et maintenant au Qatar.

En mai, Ben Salmane a menacé d’attaquer directement l’Iran, et l’Iran a retourné la menace. Les Saoudiens et les Iraniens se reprochent mutuellement d’être l’agresseur. Mais aucun ne va nulle part. L’équilibre de leur puissance est nécessaire pour assurer la stabilité dans la région.

Au lieu de faciliter cela, Trump rabaisse les États-Unis au niveau de combattants sectaires, se plaçant ouvertement aux côtés du Riyad sunnite et menaçant l’Iran, au risque d’une guerre régionale encore plus grande : le feu vert des États-Unis pour envahir le Qatar pourrait bien être le prélude à une attaque contre l’Iran.

Le président iranien, Hassan Rouhani, a déclaré à l’émir du Qatar au téléphone dimanche que « Téhéran sera[it] aux côtés du gouvernement du Qatar » et le site web du bureau de Rouhani a annoncé que « le siège du Qatar n'[étai]t pas acceptable pour nous ». « L’espace aérien, le sol et la mer de l’Iran seront toujours ouverts au Qatar en tant que […] nation amie », a déclaré Rouhani, ajoutant que « la pression, les menaces et les sanctions » ne sont pas une manière de résoudre la crise.

Si les Saoudiens envahissent effectivement le Qatar, al-Ahmed pense que les troupes américaines stationnées au Qatar sécuriseraient leur infrastructure à Doha, mais qu’elles ne s’y opposeraient pas. Doha pourrait ne pas être en mesure de compter sur le contingent de forces turques qui a été dépêché au Qatar, m’a-t-il dit, parce que les troupes turques déployées n’ont pas les armes lourdes nécessaires pour repousser une invasion. L’armée du Qatar peut réussir à défendre son pays seulement si la population lutte avec elle, a déclaré al-Ahmed.

« Les Qataris devraient commencer à armer chaque homme dès maintenant », a-t-il dit.

Joe Lauria est un ancien journaliste spécialisé dans les Affaires étrangères. Il a écrit pour le Boston Globe, le Sunday Times de Londres et le Wall Street Journal, entre autres journaux.

Source : Joe Lauria, Consortium News, le 26-06-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr.

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