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Trump et le déclin américain (Consortium News)

par Graham E. Fuller 19 Octobre 2017, 23:18 Trump Déclin USA Impérialisme

Trump et le déclin américain (Consortium News)

La fureur contre le comportement du Président Trump et l’hystérie contre la Russie dissimulent l’érosion à long terme plus significative de l’influence mondiale des U.S.A., due aux guerres interminables au Moyen-Orient, fait remarquer l’ex-responsable de la CIA Graham E. Fuller.

 

Le style ignorant, rustre et grossier de la politique étrangère du Président Trump monopolise notre attention, suscite notre indignation. Mais le drame du chaos diplomatique qu’il sème durant ses voyages à l’étranger nous empêche également de reconnaître les problèmes plus graves de la politique états-unienne – des tendances négatives profondes qui datent d’avant Trump.

Le Président Donald J. Trump et la Première dame Melania Trump se sont rendus à Bruxelles, Belgique pour la quatrième étape de leur premier voyage à l’étranger. Le Président Trump a rencontré des chefs d’états du monde entier avant le sommet de l’OTAN à Bruxelles. (Photo de la Maison Blanche)

Se concentrer sur les dernières déclarations grossières de Trump encourage la croyance apaisante que les problèmes actuels sont tous de son fait. En d’autres termes, si nous n’avions pas Trump, les États-Unis se retrouveraient dans la position confortable de leader reconnu, respecté et indispensable du monde.

La triste vérité est que nous pouvons donner libre cours à notre colère autant que nous le souhaitons, le bon vieux temps ne reviendra pas. Ce serait vraiment un immense soulagement si nous pouvions attribuer le gâchis actuel de notre politique étrangère à l’incompétence d’un individu.

Le Président Obama posait le problème inverse : son style intelligent, charmant, sophistiqué et cultivé nous a induit à croire que tout devrait bien se passer sur le plan de la politique étrangère en ayant la bonne personne en charge. Mais en réalité, la nature gratifiante du style d’Obama cachait également sur de nombreux plans les problèmes cruciaux qu’il n’a pas réussi à traiter ou qu’il a traités de façon incorrecte.

Les scandales de Trump sont trop nombreux pour être tous traités : je voudrais ici me concentrer particulièrement sur le brouhaha récent au sujet de l’OTAN et sur la destruction présumée par Trump de « la fiabilité » de l’Amérique en tant que partenaire en Europe.

J’écris ceci également avec une inquiétude extrême devant la débauche sans précédent d’hystérie américaine – il n’y a pas d’autre mot – au sujet de Poutine et de la place de la Russie dans le monde.

La déclaration de l’expert soviétique en politique étrangère américaine, Georgi Arbatov à un diplomate américain à propos de l’effondrement de l’URSS revient me hanter : « Nous allons vous faire une chose terrible, nous allons vous priver de votre ennemi ». En effet les États-Unis se débattent depuis lors.

Trump a carrément demandé à l’UE d’assumer une plus grande part de la charge de l’entretien de l’OTAN. Et il n’a pas tort. En effet, l’UE devrait prendre beaucoup plus de responsabilités sur les questions de sécurité mondiale, pas tant financièrement qu’en déterminant, par elle-même pour une fois, ce qu’elle appréhende comme ses propres problèmes de sécurité et la manière de les gérer.

 

La vision de l’Europe

Dans le monde post-soviétique d’aujourd’hui, la réalité est que pour sa plus grande part, la culture politique européenne ne partage plus instinctivement les perspectives américaines sur les affaires mondiales. Les États-Unis sont de plus en plus mus par une approche essentiellement sécuritaire – et militaire – pour gérer les crises internationales. Cette tendance à la militarisation de la politique étrangère américaine augmente de manière fulgurante, en particulier depuis le 11 septembre. L’Amérique excelle dans la « perception de la menace », c’est ce qui garantit les affaires des cabinets stratégiques et des industries de l’armement américains.

Le président russe Vladimir Poutine s’adresse à l’Assemblée générale des Nations Unies le 28 septembre 2015. (Photo de l’ONU)

Allons un peu plus loin : malgré les nombreux cris d’orfraie à Washington, la Russie ne peut tout simplement pas être considérée comme « la plus grande menace pour la sécurité et le bien-être américains ». La plus grande menace, ce sont les guerres américaines ininterrompues et leurs conséquences.

Le choix par Washington de moyens en priorité militaires pour traiter les tendances radicales contemporaines dans les sociétés musulmanes a non seulement échoué à les résoudre, mais les a manifestement exacerbées. Contre les musulmans radicalisés, nous luttons sur plus de fronts que jamais.

Pourtant, ces multiples guerres américaines simultanées grèvent le budget, s’approprient le financement des infrastructures sociales, maintiennent une culture de la peur et stimulent la croissance de l’état sécuritaire. Et oui, cela empire sous Trump.

Il suffit de regarder les coûts. Les États-Unis souffrent de l’écart le plus massif entre les riches et les pauvres de tous les pays du monde développé. Cet écart produit non seulement des difficultés économiques, mais corrode l’unité sociale, stimule la colère, l’amertume, les divisions et nourrit les attitudes paranoïaques qui sont directement responsables, en tout premier lieu, de l’élection de Trump.

Il n’y a aucun signe que ne se relâche l’insatiable engouement américain pour des guerres ininterrompues, bien au contraire. De nouvelles crises apparaissent partout ; il n’y a pratiquement pas de zone du monde qui ne requière à un moment donné un « leadership américain urgent » pour préserver les « intérêts vitaux » américains.

Mais cette vision de ce qui constitue les « intérêts vitaux » de l’Occident n’est plus largement partagée en Europe. Et il est tout à fait extraordinaire qu’il n’y ait aucune discussion à aucun moment dans les campagnes électorales des États-Unis ou dans les médias mainstream pour contester le budget militaire.

Pour la majeure partie de l’Europe, la Russie n’est pas, de près ou de loin, le plus grand défi pour sa sécurité et son bien-être. Les flux massifs de réfugiés, l’immigration et les tensions intérieures qui en résultent, les coûts de l’intégration des réfugiés et même l’extrémisme musulman sont les véritables défis.

Pouvons-nous vraiment croire que les interventions militaires américaines dans le monde musulman au cours des dernières décennies – qui ont entraîné la mort d’au moins deux millions de musulmans – n’ont pas créé de solides bases pour les réactions violentes actuelles ?

 

Les priorités de l’UE

Au delà des problèmes de sécurité, l’UE fait également face au besoin urgent de réformer sa bureaucratie économique pour aborder de manière plus juste et équitable les problèmes économiques et sociaux de l’Europe. L’UE met ici sa plus haute priorité pour la préservation de sa tranquillité domestique, alors que les États-Unis ne le font pas.

Le président russe Vladimir Poutine avec la chancelière allemande Angela Merkel le 10 mai 2015 au Kremlin. (Photo du gouvernement russe)

Affamer les budgets sociaux et économiques de l’Europe pour soutenir des dépenses militaires plus importantes n’est pas productif. L’Europe le sait. La sécurité globale est mieux servie en préservant l’ordre social et économique de l’Europe plutôt qu’en dépensant de l’argent pour s’armer sur ordre des États-Unis contre une éventuelle menace militaire russe.

Considérons la menace militaire russe. Le budget militaire des États-Unis est à lui seul supérieur à la somme des huit budgets militaires suivants cumulés (comprenant ceux de la Russie et de la Chine). La Russie est un pays pauvre avec un budget militaire modeste. Bien sûr, les chiffres ne sont pas tout, et les think-tanks américains font des heures supplémentaires pour élaborer des scénarios créatifs sur la façon dont la Russie peut encore réellement vaincre les États-Unis dans un conflit européen, justifiant ainsi des budgets militaires américains toujours plus importants.

Mais que pensons-nous que la Russie va réellement faire ? Envahir l’Europe ? En réalité, la Russie ne menace sérieusement l’UE à aucun égard, comme l’admettent les observateurs européens les plus mesurés. Il est intéressant de voir combien de fois la Russie a effectivement envahi l’Occident. On peut dire deux fois en deux siècles – et les deux fois en réponse directe à des invasions européennes au cœur du territoire russe.

La première s’est produite sous les guerres napoléoniennes au début des années 1800. Napoléon, dans le cadre de ses campagnes pour conquérir la plus grande partie de l’Europe, a imprudemment envahi la Russie en 1812. Comme les Français ont été incapables de trouver un engagement militaire sérieux avec l’armée russe en retraite stratégique, même aux portes de Moscou, les Russes, aidés par le « Général Hiver », comme le dit Tolstoï, ont pourchassé Napoléon dans sa retraite à travers l’Europe centrale.

À ce moment-là, l’armée russe a rejoint la grande coalition européenne contre Napoléon en Europe. En effet, le désastre de Napoléon en Russie a été un tournant pour la guerre de l’Europe contre Napoléon. L’armée russe est ensuite promptement rentrée chez elle.

La deuxième invasion russe de l’Occident a eu lieu dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale. Ici, comme nous le savons, Hitler avait fatalement décidé d’envahir la Russie, où il a répandu la destruction, la famine et la mort. L’Union soviétique, au prix ahurissant de plus de 25 millions de morts russes au cours de cette longue guerre, a finalement reconduit Hitler en Allemagne.

 

Vaincre les nazis

La Russie a œuvré plus que tout autre pays à la destruction de la Wehrmacht d’Hitler. Et les alliés de l’Ouest ont apporté un soutien maximum à l’offensive de l’Armée rouge contre Hitler. Le problème était qu’après avoir reconduit les Allemands en Allemagne, les forces soviétiques ne sont pas retournées chez elles. Staline a occupé toute l’Europe de l’Est (et la Carélie) en la soumettant au rude contrôle des communistes russes et de leur idéologie, pendant plus de 40 ans.

Les troupes américaines et soviétiques se serrent symboliquement la main sur l’Elbe le 25 avril 1945, dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale en Europe.

Ces événements représentent les deux circonstances extraordinaires d’invasion russe de l’Occident. Ces conditions ne se reproduiront pas facilement.

Bien sûr, la Russie a joué son rôle au cours des deux derniers siècles dans de nombreux petits engagements militaires à sa périphérie, dans le cadre des luttes interminables de la grande puissance européenne pour ses sphères d’influence. Mais il en est de même de toutes les batailles des grandes puissances occidentales à leur périphérie au cours des années, y compris pour les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Italie, la Suède, l’Autriche, la Turquie et d’autres. Il n’est jamais confortable pour un petit État de vivre à proximité d’une grande puissance, où que ce soit.

L’Europe, du fait de sa proximité et de son expérience, connaît et comprend bien la Russie. Avant tout, l’Allemagne est la principale puissance qui assumera toujours la responsabilité première de la gestion des affaires russes en Europe ; la Russie et l’Allemagne après tout sont les deux grandes puissances d’Europe centrale et orientale. Ici, l’Allemagne reste compétente et sérieuse.

Depuis la chute de l’empire idéologique de l’Union Soviétique, de vastes segments de l’opinion publique allemande sont mal à l’aise avec les politiques américaines visant à pousser l’OTAN jusqu’aux portes mêmes de la Russie. De tels actes sont considérés comme une intrusion hautement provocatrice dans la sphère traditionnelle d’influence russe.

De fait, le précédent ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne, Frank Walter Steinmeier, s’est récemment prononcé contre ce qu’il a considéré comme des exercices de l’OTAN « provocateurs », près de la frontière russe, dans les pays baltes.

Pourtant, Washington semble programmée pour priver la Russie de sa sphère d’influence partout où elle le peut, tout en trouvant inacceptable qu’un quelconque pouvoir défie, où que ce soit, la sphère des intérêts américains. En effet, les États-Unis sont obsédés par la Russie depuis plus de deux siècles, en particulier sur le plan religieux, culturel et idéologique. (Voir la note de lecture du NYT d’un livre profondément perspicace The American Mission and the Evil Empire de David S. Foglesong.)

 

Maintenir à terre la Russie

Ainsi, Washington persiste dans sa propre vision stratégique selon laquelle il ne peut y avoir de jeu gagnant-gagnant avec la Russie. (Trump a réellement parlé d’essayer d’améliorer les relations, avec pour seul résultat de déchaîner sur lui la colère de tout l’establishment de sécurité des États-Unis. L’approche peu orthodoxe de Trump n’a pas aidé.)

Des jets survolent le siège de l’OTAN, où les membres de l’OTAN se sont réunis pour une réunion le 25 mai 2017 à Bruxelles. (Photo Officielle de la Maison Blanche par Shealah Craighead)

Le maintien d’un pouvoir américain écrasant et de portée stratégique mondiale, « une domination à spectre complet » en ’pentagonais’, est l’objectif stratégique américain. Mais ce n’est pas l’objectif européen ni la perception européenne d’un futur ordre mondial.

L’Europe est beaucoup plus disposée à traiter sérieusement, par exemple avec Cuba, l’Iran, la Palestine, la Chine et la Russie, entre autres. Et l’Europe a été gravement frappée par les guerres de changement de régime parrainées par les États-Unis au Moyen-Orient, comme en témoignent le terrorisme musulman et les réfugiés.

L’Europe est également bien consciente que le centre d’équilibre de l’influence mondiale s’éloigne progressivement des États-Unis (bien que certainement pas en termes militaires). Les Européens n’applaudissent pas ce changement en tant que tel, mais comprennent que la montée des autres puissances mondiales représente la réalité géopolitique future.

Ainsi, l’Europe, de son point de vue, est ironiquement dans une position beaucoup plus saine si elle assume maintenant la responsabilité principale de sa propre sécurité dans la gestion des relations politiques, économiques et sociales européennes avec la Russie.

Une fois terminée la guerre froide, l’OTAN est devenu essentiellement l’instrument principal de Washington pour exercer un contrôle dominant sur la politique de sécurité européenne. Cette situation correspond de moins en moins aux perceptions stratégiques européennes.

La grossièreté de Trump a donc finalement fourni le point de basculement vers une conception nouvelle, longtemps retardée, de l’UE concernant sa relation avec la Russie au sein des nouvelles réalités mondiales. Les responsables de l’OTAN, bien sûr, ne verront jamais les choses de cette manière. Mais cette réalité européenne ne sera probablement inversée par aucun président américain.

Et l’Europe est bien consciente que la politique de Poutine en Europe reflète directement les mesures politiques américaines contre lui. La Russie est la Russie ; le fantasme des néoconservateurs de « résoudre le problème » en se débarrassant de Poutine est dénué de toute compréhension géostratégique ou historique de la réalité. Dans le même ordre d’idées, l’Europe ne souhaite pas entrer dans une position de confrontation avec la Chine en Asie.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas d’occasions pour une sorte de présence militaire occidentale conjointe pour remédier éventuellement à des situations instables dans différentes parties du monde à l’avenir. Mais si l’Europe doit être enrôlée dans des opérations militaires ailleurs dans le monde, elle devra décider de manière indépendante où et comment, selon ce que dictent ses intérêts.

Le génie de l’Amérique a toujours résidé dans son soft power, une denrée qui semble malheureusement se faire de plus en plus rare.

Graham E. Fuller est un ancien haut-responsable de la CIA, auteur de nombreux ouvrages sur le monde musulman.

Source : Graham E. Fuller, Consortium News, 05-06-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr.

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