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Macron-Trump : Une humiliation française (Proche et Moyen-Orient)

par Guillaume Berlat 1 Mai 2018, 05:43 Macron Trump Rencontre Maison blanche Humiliation USA France

Macron-Trump : Une humiliation française
Par Guillaume Berlat
Proche et Moyen-Orient, 30.04.18

Macron-Trump : Une humiliation française (Proche et Moyen-Orient)

La réciprocité est une grande règle qui préside à la conduite des relations internationales, surtout dans le domaine du protocole et des usages. Donald Trump était officiellement invité à Paris à l’occasion des festivités du 14 juillet 2017. Aujourd’hui, c’est tout naturellement à Emmanuel Macron d’être l’hôte de marque des États-Unis à la faveur de la visite officielle de trois jours (23-25 avril 2018) qu’il effectue dans ce pays, la première de son quinquennat1. Ce déplacement intervient alors que plusieurs conflits durs empoisonnent le climat social en France.

Comme les symboles comptent parfois autant que la substance dans les usages diplomatiques, Emmanuel Macron offre en cadeau à Donald Trump un jeune chêne, signe de la vigueur des relations entre les deux pays. Pour ce qui est du contexte géostratégique de cette visite, elle intervient quelques jours après les frappes tripartites contre de prétendus sites clandestins de production d’armes chimiques en Syrie, juste après l’annonce par Kim Jong-un, le leader nord-coréen de la suspension des essais nucléaires et balistiques en même temps qu’une nouvelle orientation économique pour son pays ainsi qu’une rencontre entre les deux présidents coréens (27 avril 2018) et quelques semaines avant une décision importante de l’administration américaine sur l’accord nucléaire avec l’Iran du 14 juillet 2015.

C’est dire que les deux présidents ne manquent pas de sujets de discussion touchant aux grands équilibres mondiaux ! Sur la base d’une relation particulière entre les deux présidents, Emmanuel Macron entend s’attaquer aux racines du mal (la liste des différends est longue) à travers cette visite officielle qui se veut refondatrice du lien transatlantique2.

 

MACRON-TRUMP : UNE RELATION PARTICULIÈRE3

En dépit de tout ce qui les oppose, existe, encore à ce stade, une estime mutuelle entre Emmanuel Macron et Donald Trump.

Une opposition de style. En dépit des apparences trompeuses et des échanges d’aimabilités diplomatiques facilités par la parfaite maîtrise de la langue anglaise de Jupiter (Cf. son discours devant le Congrès), « tout sépare les deux hommes sans les opposer ». D’un côté, un tonitruant magnat de l’immobilier, un démagogue assumé chantre de « l’America First » et de l’unilatéralisme. De l’autre, un brillant énarque, représentant de ces élites haïes des populistes, héraut d’une Europe ouverte et du multilatéralisme. Mais, ces visons aux antipodes n’empêchent pas des convergences de fond structurelles sur des sujets comme la Syrie (appui français aux frappes du 14 avril 2018 sur des sites chimiques et participation de Paris aux travaux du « Small Group »)4 ; le Mali (la France reçoit un appui logistique non négligeable de Washington) ; la lutte contre le terrorisme (depuis les attentats du 11 septembre 2001 la coopération entre Services fonctionne parfaitement) ; la Corée du nord (même si la France a été dépassée par le rapprochement entre les deux pays)…

Une estime mutuelle. Même si Emmanuel Macron a porté des jugements sévères sur la présidence tweeter de Donald Trump (entretien au magazine Times de novembre 2017), la communication est bonne entre les deux chefs d’État. Avant les frappes conjointes en Syrie, ils se sont entretenus quotidiennement au téléphone pendant ce psychodrame. Jupiter l’aurait conduit à plus de discrétion dans son expression publique et à plus de retenue dans la séquence militaire. Après quelques débuts difficiles (la fameuse poignée de main virile de l’ambassade des États-Unis à Bruxelles en marge du sommet de l’OTAN du 25 mai 2017), le courant passe depuis la visite officielle de Donald Trump à l’occasion du centenaire de l’entrée en guerre des États-Unis dans le premier conflit mondial et la participation du couple présidentiel aux cérémonies du 14 juillet 2017, à un dîner à quatre au restaurant le Jules Vernes à la tour Eiffel.

D’instinct les deux animaux politiques se flairent et se reconnaissent. Ils ont été élus à la surprise générale après avoir cassé les codes politiques de leurs pays respectifs. C’est ce que Jupiter déclare lors de son entretien à Fox News à la veille de sa visite : nous sommes tous deux des « francs-tireurs » entretenant une relation personnelle forte. Emmanuel Macron sait déchiffrer le côté théâtral de son interlocuteur et sait jouer. Il incarnerait le meilleur espoir de canaliser les ardeurs de son homologue, de le modérer sur certains points. En un mot, ils seraient les meilleurs amis du monde5.

 

MACRON-TRUMP : LES RACINES DU MAL

Malgré les échanges d’amabilités et de belles photos6, la relation entre Donald Trump et Emmanuel Macron (« bromance » pour « brother » et « romance »7) reste marquée par plusieurs désaccords sur les sujets internationaux et économiques qui n’ont pas encore affecté les échanges bilatéraux.

Iran. Principal point d’achoppement, la question de l’avenir de l’accord sur le programme nucléaire de Téhéran menace de rompre la lune de miel qui se prolonge entre les deux présidents, tous les deux arrivés au pouvoir en 2017. Signé le 14 juillet 2015 par l’Iran, les Etats-Unis, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Union européenne, le JCPOA (Plan d’action global conjoint) a mis en place un encadrement des activités nucléaires iraniennes en échange d’une levée progressive des sanctions contre Téhéran. Donald Trump, qui n’a pas mâché ses mots depuis son élection sur cet accord, a donné aux signataires européens jusqu’au 12 mai pour « réparer les affreuses erreurs » de ce texte, faute de quoi il refusera de prolonger l’assouplissement des sanctions américaines contre la république islamique. Pour tenter de convaincre le président américain de préserver cet accord, Emmanuel Macron propose depuis plusieurs mois, avec ses partenaires allemands et britanniques, d’adopter de nouvelles sanctions contre les activités balistiques de l’Iran et son rôle dans la région, pour l’heure en vain. Il déclare qu’il n’y a pas de plan B mais propose de conclure un nouvel accord8.

Commerce international. La question du commerce a poussé Emmanuel Macron, pour la première fois, à hausser véritablement le ton fin mars contre son homologue américain, qui a décidé d’imposer des taxes sur les importations d’acier et d’aluminium. « On parle de tout par principe avec un pays ami qui respecte les règles de l’OMC. On ne parle de rien par principe lorsque c’est avec un fusil sur la tempe », a-t-il déclaré. Face à une stratégie américaine qu’il juge « mauvaise », l’Union européenne « doit être unie et déterminée, elle n’est pas la variable d’ajustement du commerce mondial, elle n’en est pas non plus le maillon faible ou le défenseur naïf », a-t-il ajouté. Donald Trump a donné fin mars à l’Union européenne et six pays jusqu’au 1er mai pour négocier des exemptions permanentes aux tarifs de 25% sur l’acier et de 10% sur l’aluminium qu’il a décidé d’instaurer pour mettre un terme aux « agressions » commerciales dont Washington est selon lui victime. La question est importante tant elle remet en question les règles du commerce international voulues par les Américains et qu’ils rejettent aujourd’hui sans la moindre concertation préalable avec leurs partenaires de l’OMC.

Climat. Neuf mois après son appel « Makeourplanetgreatagain », Emmanuel Macron tente, une nouvelle fois, de convaincre Donald Trump de rester engagé par les dispositions de l’accord de Paris conclu lors de la COP21 mais les chances d’y parvenir paraissent minces. Depuis son annonce fracassante de se désengager de cet accord qui doit permettre de contenir le réchauffement de la planète sous la barre des 2° C, le président américain n’a pas modifié d’un iota sa position à l’égard de ce texte qu’il juge « mauvais ». Les Etats-Unis pourraient revenir au sein de l’accord si ce dernier était révisé, a-t-il répété à plusieurs reprises, une hypothèse rejetée par les autres pays signataires, au premier rang desquels la France qui a exclu tout « détricotage ». Donald Trump estime que ce texte nuit aux intérêts économiques américains, est destructeur d’emplois et désavantage les Etats-Unis par rapport à la Chine notamment.

Responsables de 15% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, les Etats-Unis se sont engagés dans le cadre de cet accord à réduire d’ici 2025 de 26 à 28% leurs émissions par rapport à 2005. Dans une interview à CBS en décembre, Emmanuel Macron s’était dit « assez certain que [son] ami le président Trump [allait] changer d’avis dans les mois ou les années à venir ». Pour l’heure, la résistance s’organise aux Etats-Unis dans la société civile, certains Etats et des entreprises faisant entendre leur voix discordante. Fin mars, l’ONU a estimé qu’« indépendamment de la position du gouvernement, les Etats pourraient être en mesure d’atteindre leurs engagements en tant que pays ». La question est d’importance, mettant en exergue la capacité ou non d’un État de respecter ou non ses engagements (Pacta sunt servanda). Fait intéressant à relever, le médiatique ministre de la transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot n’a pas été convié à faire le voyage à Washington9.

Jérusalem. La décision de Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël et d’y transférer son ambassade, qui a mis le feu aux poudres dans la région début décembre, a été dénoncée par Emmanuel Macron – dans des termes modérés. « C’est une décision regrettable, que la France n’approuve pas et qui contrevient au droit international et aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU », avait réagi le chef de l’Etat. En décembre, au côté du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas à Paris, il avait estimé que les Etats-Unis s’étaient avec cette décision « marginalisés ». « Je l’ai dit à mon ami Donald Trump (…) au moment où de manière unilatérale, il a annoncé la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, je pense qu’il n’a pas aidé à la résolution du conflit, à la situation, je ne pense même pas qu’il ait aidé à l’amélioration de la situation sécuritaire, pour vous parler très franchement », a-t-il renchéri en mars. « A un moment donné du processus, la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël et de la Palestine, adviendra, mais ça doit venir au bon moment »10. Là encore, nous sommes au cœur de l’unilatéralisme américain. Amérique qui attend de ses partenaires et adversaires le strict respect des engagements qu’ils ont souscrits mais qui s’autorise à les fouler aux pieds sans la moindre retenue.

Comme on peut le constater, la liste des désaccords sur la substance est conséquente. En quoi, la visite du président de la République a-t-elle pu contribuer à les réduire, voire à les surmonter sur le long terme et non par des communiqués lénifiants mais creux ? La presse américaine semble plus sceptique sur la capacité d’influence jupitérienne que son homologue française.

 

MACRON-TRUMP : LA MÉSENTENTE CORDIALE

Le moins que l’on puisse dire est que le pari de Jupiter, en dépit d’une préparation du terrain et d’une visite dense, est manqué tant la diplomatie tactile a ses limites. Cette visite constitue une claque pour l’ambassadeur de France à Washington.

Le pari de Jupiter. Les visites d’État à Washington étant rares – la première d’un dirigeant étranger depuis l’installation du 45ème président des Etats-Unis à la Maison Blanche-, Donald Trump avait tout intérêt à mettre les petits plats dans les grands pour accueillir Emmanuel Macron pour sa première visite officielle outre-Atlantique. La rareté fait le prix. En effet, Jupiter est le seul chef d’État ou de gouvernement européen à entretenir une relation virile mais confiante avec son homologue américain. Angela Merkel et Theresa May n’apprécient guère le machisme de l’homme à la mèche blonde englué dans toutes sortes de scandales politiques et sexuels. Bruno Le Maire, le ministre courtisan par excellence, explique à qui veut l’entendre qu’Emmanuel Macron « a même réussi à devenir le seul interlocuteur de Trump en Europe. Une belle prouesse ».

D’autres s’empressent d’ajouter que cette visite ressemble au mariage de la carpe et du lapin au-delà de l’opération séduction jupitérienne qui cherche à étendre l’influence de la France aux États-Unis, voire à se substituer à la Perfide Albion. Le couple Trump-Macron a remplacé le tandem Obama-Merkel, qui avait structuré les relations transatlantiques pendant huit ans. Leur relation tourne à une bataille d’egos et de communication… sans résultat tangible11. Quant à Angela Merkel, qui s’est rendue à Washington le 27 avril 2018, le moins que l’on puisse dire est qu’elle fait dans la sobriété sauf pour ce qui est de la diplomatie économique qu’elle pratique avec discrétion et efficacité.

La préparation du terrain. En parfait communicant qu’il est, Emmanuel Macron a choisi de parler à l’Amérique profonde, à la veille de sa visite officielle depuis son bureau de l’Élysée, via la chaîne de télévision très prisée qu’est Fox News (entretien de 30 minutes en anglais). Une sorte de présentation de sa position sur les principaux sujets de discussion avec son homologue américain.

Guillaume Berlat

30 avril 2018

1 Mathieu Magnaudeix, Macron aux États-Unis. Une visite pour l’image, www.mediapart.fr , 22 avril 2018.
2 Éditorial, Une visite à double tranchant, Le Monde, 27 avril 2018, p. 19.
3 Gilles Paris/Marc Semo, Macron-Trump, des amis sans affinités, Le Monde, 22-23 avril 2018, pp. 1-2-3.
4 René Backmann, Syrie : l’Élysée pris au piège de la diplomatie, www.mediapart.fr , 21 avril 2018.
5 Marc Endeweld/Alain Léauthier, Macron-Trump, les meilleurs amis du monde, Marianne, 20-26 avril 2018, p. 32 à 37.
6 Olivier O’Mahony/Danièle Georget/Bruno Jeudy, Macron, l’ami américain, Paris Match, 26 avril-2 mai 2018, pp. 36 à 43.
7 Patrick Saint-Paul, La « bromance », et après ?, Le Figaro, 26 avril 2018, p. 1.
8 Gilles Paris/Marc Semo, Trump et Macron se cherchent sur l’Iran, Le Monde, 26 avril 2018, p. 2.
9 Hulot privé de voyage, Le Canard enchaîné, 25 avril 2018, p. 2.
10 Agence Reuters, Les pommes de discorde dans la relation « amicale » Trump-Macron, 20 avril 2018.
11 Mathieu Magnaudeix, Macron-Trump, le tango des egos, www.mediapart.fr , 26 avril 2018.
12 Philippe Gélie, Emmanuel Macron sur Fox News : « I’ll make France great again ! », www.lefigaro.fr , 23 avril 2018.
13 Solenn de Royer/Marc Semo, Trump-Macron : les symboles avant les désaccords, Le Monde, 25 avril 2018, p. 6.
14 Maurin Picard, Les médias américains entre glamour et sarcasmes, Le Figaro, 26 avril 2018, p. 2.
15 Gilles Paris/Marc Semo, À Washington, Macron affiche ses divergences avec Trump, Le Monde, 27 avril 2018, p. 3.
16 Natacha Polony, Macron ou les leurres du bougisme, Le Figaro, 14-15 avril 2018, p. 17.
17 Renaud Girard, Les Russes ne sont pas responsables de tous nos maux, Le Figaro, 3 avril 2018, p. 15.
18 Nicolas Baverez, Moyen-Orient : l’engrenage, Le Figaro, 16 avril 2018, p. 19.
19 Erik Emptaz, Macron ; « Trump, plus qu’un ami… un vrai fou allié », Washington d’ici, Le Canard enchaîné, 25 avril 2018, p. 1.
20 Christophe Ayad, L’avoir ou pas (la bombe), Le Monde, 27 avril 2018, p. 19.
21 Philippe Gélie, Macron applaudi en allié critique de Trump, Le Figaro, 26 avril 2018, pp. 2-3.
22 O.B.-K., Bye-bye Angela, Le Canard enchaîné, 25 avril 2018, p. 8.
23 Renaud Girard, Le défi américain du président Macron, Le Figaro, 17 avril 2018, p. 17.
24 Caroline Galacteros, Les illusions de la puissance, la déroute de l’influence, Le Figaro, 17 avril 2018, p. 16.
25 Solenn de Royer, Entre les deux présidents, la diplomatie des « hugs », Le Monde, 27 avril 2018, p. 3.
26 Lonesome Cowboy, Les embarrassantes embrassades de Donald Trump et d’E. Macron, Le Blog de Lonesome Cowboy, www.mediapart.fr , 25 avril 2018.

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