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L'incarcération de Craig Murray est la dernière étape d'une bataille visant à étouffer le journalisme indépendant (Jonathan Cook)

par Jonathan Cook 6 Août 2021, 12:52 Craig Murray Prison Journaliste Médias Répression Dissidence Ecosse Grande-Bretagne Articles de Sam La Touch

L’ancien diplomate et journaliste citoyen Craig Murray a été condamné par la justice écossaise à huit mois de prison et la Cour suprême du Royaume-Uni vient d’annoncer qu’elle refuse d’entendre son appel. Case prison donc pour l’homme de 62 ans qui souffre de problèmes de santé. Que lui reproche-t-on? En 2019, Alex Salmond, politicien indépendantiste d’Écosse, est accusé d’agressions sexuelles. Craig Murray couvrira son procès et démontrera que Salmond faisait l’objet d’une grande manipulation. Salmond est d’ailleurs acquitté de toutes les charges. Mais aujourd’hui, la justice écossaise accuse Murray d’avoir permis d’identifier des plaignantes dans l’affaire Salmond, alors qu’il avait toujours veillé à respecter leur anonymat. Comme l’explique Jonathan Cook, cette affaire est troublante à plus d’un titre. Tout d’abord, Murray n’aurait pas été condamné si la juge l’avait considéré comme un vrai journaliste. Mais visiblement, point de salut en dehors de la presse mainstream. Le journalisme citoyen? Connait pas. Par ailleurs, Murray se voit maintenant empêcher de témoigner en Espagne dans le cadre de l’affaire Assange. Lanceur d’alerte lorsqu’il était diplomate, journaliste dénonçant les méfaits des impérialistes US et britanniques, Murray fait, tout comme Julian Assange, les frais d’un procès politique totalement injuste. (IGA)


Craig Murray, ancien ambassadeur en Ouzbékistan, père d’un nouveau-né, homme en très mauvaise santé et sans casier judiciaire, devra se rendre à la police écossaise dimanche matin [1er août 2021 – NdT]. Il devient la première personne à être emprisonnée pour le motif obscur et vaguement défini d’ »identification par recoupements » [« Jigsaw identification » (*)].
 

Murray est également la première personne à être emprisonnée en Grande-Bretagne pour outrage à magistrat depuis un demi-siècle – une période où les valeurs juridiques et morales qui prévalaient étaient si différentes que l’establishment britannique venait tout juste de mettre fin aux poursuites contre les « homosexuels » et à l’emprisonnement des femmes pour avoir avorté.

La condamnation de Murray à huit mois d’emprisonnement par Lady Dorrian, la deuxième plus haute juge d’Écosse, est bien sûr entièrement fondée sur une interprétation rigoureuse de la loi écossaise et non une volonté de vengeance des autorités politiques écossaises et londoniennes à l’encontre de l’ancien diplomate. Et le refus de la Cour suprême du Royaume-Uni, jeudi, d’entendre l’appel de Murray malgré de nombreuses anomalies juridiques flagrantes dans l’affaire, ouvrant ainsi la voie à la prison, est également fondé sur une interprétation rigoureuse de la loi, et n’est en aucun cas influencé par des considérations politiques.

L’emprisonnement de Murray n’a rien à voir avec le fait qu’il a mis l’État britannique dans l’embarras au début des années 2000 en devenant ce qui est le plus rare : un diplomate lanceur d’alerte. Il a révélé la collusion du gouvernement britannique, avec les États-Unis, dans le régime de torture de l’Ouzbékistan.

 

Son emprisonnement n’a rien à voir non plus avec le fait que Murray a mis l’État britannique dans l’embarras plus récemment en dénonçant les abus juridiques lamentables et persistants dans un tribunal de Londres, alors que Washington cherche à extrader le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, et à l’enfermer à vie dans une prison de haute sécurité. Les États-Unis veulent faire d’Assange un exemple pour avoir exposé leurs crimes de guerre en Irak et en Afghanistan et pour avoir publié des câbles diplomatiques divulgués qui ont fait tomber le masque de la sinistre politique étrangère de Washington.

L’incarcération de Murray n’a rien à voir avec le fait que la procédure d’outrage à magistrat engagée contre lui a permis au tribunal écossais de le priver de son passeport afin qu’il ne puisse pas se rendre en Espagne pour témoigner dans une affaire connexe concernant Assange, qui embarrasse gravement la Grande-Bretagne et les États-Unis. L’audience espagnole a reçu des tas de preuves que les États-Unis ont illégalement espionné Assange à l’ambassade de l’Équateur à Londres, où il a demandé l’asile politique pour éviter l’extradition. M. Murray devait témoigner que ses propres conversations confidentielles avec Assange avaient été filmées, tout comme les réunions privilégiées d’Assange avec ses propres avocats. Un tel espionnage aurait dû entraîner le rejet de la plainte contre Assange, si le juge de Londres avait réellement appliqué la loi.

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De même, l’emprisonnement de Murray n’a rien à voir avec le fait qu’il ait mis dans l’embarras les institutions politiques et juridiques écossaises en rapportant, presque seul, les arguments de la défense dans le procès de l’ancien Premier ministre écossais, Alex Salmond. Les preuves présentées par les avocats de Salmond, qui n’ont pas été rapportées par les grands médias, ont conduit un jury dominé par des femmes à l’acquitter d’une série d’accusations d’agression sexuelle. C’est le reportage de Murray sur cette affaire qui est à l’origine de ses problèmes actuels.

Et il est certain que l’emprisonnement de Murray n’a rien à voir avec son argument – qui pourrait expliquer pourquoi le jury a été si peu convaincu par le dossier d’accusation – selon lequel Salmond a été victime d’un complot de haut niveau de la part de hauts responsables politiques à Holyrood [Parlement écossais – NDT] pour le discréditer et empêcher son retour au premier plan de la politique écossaise. L’intention, selon Murray, était de priver Salmond de la possibilité de défier Londres et de plaider sérieusement en faveur de l’indépendance, et de mettre ainsi en évidence le peu d’intérêt réel que le SNP [Parti indépendantiste écossais – NdT] porte à cette cause.

Discours de David Davis sur l'enquête Salmond

Des attaques incessantes

Murray est une épine dans le pied de la classe dirigeante britannique depuis près de deux décennies. Aujourd’hui, ils ont trouvé un moyen de l’enfermer comme ils ont enfermé Assange, et de le coincer potentiellement pendant des années dans des batailles juridiques qui risquent de le ruiner lorsqu’il cherchera à laver son nom.

Et compte tenu de son état de santé extrêmement précaire – documenté en détail à la cour – son emprisonnement risque encore de transformer huit mois en une condamnation à vie. Murray a failli mourir d’une embolie pulmonaire il y a 17 ans, alors qu’il subissait pour la dernière fois les attaques incessantes de la classe dirigeante britannique. Sa santé ne s’est pas améliorée depuis.

À l’époque, au début des années 2000, lors de la préparation et des premières phases de l’invasion de l’Irak, Murray a effectivement dénoncé la complicité de ses collègues diplomates britanniques – leur choix de fermer les yeux sur les abus cautionnés par leur propre gouvernement et son alliance corrompue et corruptrice avec les États-Unis.

Plus tard, lorsque le programme de « restitutions extraordinaires » – enlèvements d’État – de Washington a été mis en lumière, ainsi que son régime de torture dans des lieux comme Abu Ghraib, les projecteurs auraient dû se braquer sur le silence des diplomates. Contrairement à Murray, ils ont refusé de devenir des lanceurs d’alerte. Ils ont fourni une couverture à l’illégalité et à la barbarie.

Pour sa peine, Murray a été dénoncé par le gouvernement de Tony Blair comme étant, entre autres, un prédateur sexuel – accusations dont une enquête du Foreign Office l’a finalement disculpé. Mais le mal était fait, et Murray a été contraint de démissionner. Un attachement à la probité morale et juridique était clairement incompatible avec les objectifs de la politique étrangère britannique.

Murray a dû réinventer sa carrière, et il l’a fait par le biais d’un blog populaire. Dans son journalisme, il a appliqué le même dévouement à la vérité et le même engagement à la protection des droits de l’homme – et s’est à nouveau trouvé confronté à une opposition tout aussi féroce de la part de ses collègues.

 

Un journalisme à deux vitesses

L’innovation juridique la plus flagrante et la plus inquiétante dans le jugement rendu par Lady Dorrian à l’encontre de Murray – et la principale raison pour laquelle il se retrouve en prison – est sa décision de diviser les journalistes en deux catégories : ceux qui travaillent pour des médias institutionnels agréés, et ceux qui, comme Murray, sont indépendants, souvent financés par les lecteurs plutôt que rémunérés grassement par des milliardaires ou l’État.

Selon Lady Dorrian, les journalistes agréés, travaillant pour des entreprises, ont droit à des protections juridiques qu’elle refuse aux journalistes non officiels et indépendants comme Murray – les mêmes journalistes qui sont les plus susceptibles de s’attaquer aux gouvernements, de critiquer le système juridique et de dénoncer l’hypocrisie et les mensonges des médias institutionnels.

En déclarant Murray coupable de ce qu’on appelle « l’identification par recoupements », Lady Dorrian n’a pas fait de distinction entre ce que Murray a écrit sur l’affaire Salmond et ce que les journalistes institutionnels approuvés ont écrit.

Et ce, pour une bonne raison. Deux enquêtes ont montré que la plupart des personnes qui ont suivi le procès Salmond et qui pensent avoir identifié un ou plusieurs de ses accusateurs l’ont fait à partir de la couverture des médias institutionnels, en particulier la BBC. Les écrits de Murray semblent avoir eu très peu d’impact sur l’identification de l’un ou l’autre des accusateurs. Parmi les journalistes cités à titre individuel, Dani Garavelli, qui a écrit sur le procès pour Scotland on Sunday et la London Review of Books, a été cité 15 fois plus souvent par les personnes interrogées que Murray comme ayant aidé à identifier les accusateurs de Salmond.

 

 

 

 

La distinction de Lady Dorrian porte plutôt sur la question de savoir qui est protégé en cas d’identification. Écrivez pour le Times ou le Guardian, ou diffusez sur la BBC, où l’audience est énorme, et les tribunaux vous protégeront des poursuites. Si vous écrivez sur les mêmes sujets dans un blog, vous risquez d’être jeté en prison.

En fait, la base juridique de l’ »l’identification par recoupements » – on pourrait même dire que c’est tout son intérêt – est qu’elle confère à l’État des pouvoirs dangereux. Elle donne la permission à l’institution juridique de décider arbitrairement quelle pièce du supposé puzzle doit être considérée comme une identification. Si Kirsty Wark de la BBC présente une pièce du puzzle, cela ne compte pas comme une identification aux yeux du tribunal. Si Murray ou un autre journaliste indépendant propose une autre pièce du puzzle, cela compte. Il n’est pas nécessaire de souligner la facilité évidente avec laquelle l’establishment peut abuser de ce principe pour opprimer et réduire au silence les journalistes dissidents.

Et pourtant, ce n’est plus seulement la décision de Lady Dorrian. En refusant d’entendre l’appel de Murray, la Cour suprême du Royaume-Uni a donné sa bénédiction à cette même classification dangereuse à deux niveaux.

 

 

Accréditation par l’État

Ce que Lady Dorrian a fait, c’est renverser la vision traditionnelle de ce qui constitue le journalisme : c’est une pratique qui, au mieux, est conçue pour demander des comptes aux puissants, et toute personne qui s’engage dans ce travail fait du journalisme, qu’elle soit ou non considérée comme un journaliste.

Cette idée était évidente jusqu’à très récemment. Lorsque les médias sociaux ont pris leur essor, l’émergence d’un nouveau type de « journaliste citoyen » a été l’une des avancées les plus spectaculaires, même pour les médias institutionnels. À ce stade, les médias institutionnels pensaient que ces journalistes citoyens deviendraient de la main d’oeuvre bon marché, fournissant des histoires locales sur le terrain auxquelles ils seraient les seuls à avoir accès et que seuls les médias établis seraient en mesure de monnayer.C’est précisément l’impulsion donnée à la section « Comment is Free » du Guardian, qui, dans sa première mouture, permettait à une sélection variée de personnes possédant des connaissances ou des informations spécialisées de fournir gratuitement des articles au journal afin d’augmenter ses ventes et ses tarifs publicitaires.

L’attitude des pouvoirs à l’égard des journalistes citoyens, et celle du Guardian à l’égard du modèle « Comment is Free », n’a changé que lorsque ces nouveaux journalistes ont commencé à être difficiles à contrôler et que leur travail a souvent mis en évidence, par inadvertance ou non, les insuffisances, les tromperies et les doubles standards des médias institutionnels.

Aujourd’hui, Lady Dorrian a planté le dernier clou dans le cercueil du journalisme citoyen. Elle a déclaré dans son jugement que c’est elle et d’autres juges qui décideront qui est considéré comme un journaliste et donc qui bénéficie d’une protection juridique pour son travail. Il s’agit d’un moyen à peine dissimulé pour l’État de délivrer des licences ou des « accréditations » aux journalistes. Il transforme le journalisme en une guilde professionnelle où seuls les journalistes officiels et corporatifs sont à l’abri des représailles judiciaires de l’État.

Si vous êtes un journaliste non agréé, non accrédité, vous pouvez être emprisonné, comme l’est Murray, sur une base juridique similaire à l’emprisonnement d’une personne qui pratique une opération chirurgicale sans les qualifications nécessaires. Mais alors que la loi contre les chirurgiens charlatans vise à protéger le public, à empêcher qu’un mal inutile soit infligé aux patients, la décision de Lady Dorrian servira un objectif très différent : protéger l’État du mal causé par l’exposition de ses pratiques secrètes ou les plus néfastes par des journalistes perturbateurs, sceptiques – et désormais largement indépendants.

Le journalisme est en train de revenir sous le contrôle exclusif de l’État et des sociétés milliardaires. Il n’est peut-être pas surprenant que les journalistes institutionnels, désireux de conserver leur emploi, consentent par leur silence à cette attaque en règle contre le journalisme et la liberté d’expression. Après tout, il s’agit d’une sorte de protectionnisme – une sécurité d’emploi supplémentaire – pour les journalistes employés par un média institutionnel qui n’a pas vraiment l’intention de défier les puissants.

Mais ce qui est vraiment choquant, c’est que ce dangereux renforcement du pouvoir de l’État et des entreprises qui lui sont alliées est soutenu implicitement par le syndicat des journalistes, la NUJ. Il a gardé le silence pendant les nombreux mois d’attaques contre Murray et les efforts généralisés pour le discréditer pour ses reportages. La NUJ n’a pas fait grand bruit à propos de la création par Lady Dorrian de deux catégories de journalistes – ceux qui sont approuvés par l’État et ceux qui ne le sont pas – ou de l’emprisonnement de Murray pour ces motifs.

Mais la NUJ est allée plus loin. Ses dirigeants se sont publiquement lavés les mains de Murray en l’excluant de l’adhésion au syndicat, alors même que ses responsables ont admis qu’il remplissait les conditions requises. La NUJ est devenue aussi complice de la traque d’un journaliste que les collègues diplomates de Murray l’étaient autrefois de sa traque en tant qu’ambassadeur. C’est un épisode vraiment honteux dans l’histoire de la NUJ.

 

 

 

 

La liberté d’expression criminalisée

Mais plus dangereux encore, la décision de Lady Dorrian s’inscrit dans un schéma dans lequel les institutions politiques, judiciaires et médiatiques se sont entendues pour restreindre la définition de ce qui est considéré comme du journalisme, afin d’exclure tout ce qui va au-delà de ce qui passe habituellement pour du journalisme dans les médias d’entreprise.

Murray a été l’un des rares journalistes à rapporter en détail les arguments avancés par l’équipe juridique d’Assange lors de ses audiences d’extradition. Dans les affaires Assange et Murray, le juge qui préside l’audience a limité les protections de la liberté d’expression traditionnellement accordées au journalisme, et ce en restreignant la définition de la notion de journaliste. Les deux affaires ont été des attaques frontales contre la capacité de certains types de journalistes – ceux qui sont libres de toute pression de la part des entreprises ou de l’État – à couvrir des sujets politiques importants, criminalisant de fait le journalisme indépendant. Et tout cela a été réalisé par un tour de passe-passe.

Dans le cas d’Assange, la juge Vanessa Baraitser a largement accepté les affirmations américaines selon lesquelles le fondateur de Wikileaks avait fait de l’espionnage plutôt que du journalisme. L’administration Obama n’avait pas engagé de poursuites contre Assange parce qu’elle ne pouvait pas trouver de distinction juridique entre son droit légal de publier des preuves de crimes de guerre américains et le droit du New York Times et du Guardian de publier les mêmes preuves, qui leur avaient été fournies par Wikileaks. Si l’administration américaine poursuivait Assange, elle devrait également poursuivre les rédacteurs en chef de ces journaux.

Les représentants de Donald Trump ont contourné ce problème en créant une distinction entre les « vrais » journalistes, employés par des entreprises qui surveillent et contrôlent ce qui est publié, et les « faux » journalistes, les indépendants qui ne sont pas soumis à cette surveillance et à ces pressions.

Les fonctionnaires de Trump ont refusé à Assange le statut de journaliste et d’éditeur et l’ont plutôt traité comme un espion qui a collaboré avec des lanceurs d’alerte et les a aidés. Cela a soi-disant annulé les protections de la liberté d’expression dont il jouissait constitutionnellement. Mais, bien sûr, l’affaire américaine contre Assange était un non-sens patent. La « collusion » avec les lanceurs d’alerte et l’aide apportée à ces derniers sont au cœur du travail des journalistes d’investigation. Et les espions cachent les informations qui leur sont fournies par ces informateurs, ils ne les rendent pas publiques, comme l’a fait Assange.

 

 

Remarquez les parallèles avec l’affaire Murray

L’approche du juge Baraitser vis-à-vis d’Assange fait écho à celle des États-Unis : seuls les journalistes agréés et accrédités bénéficient de la protection de la loi contre les poursuites ; seuls les journalistes agréés et accrédités ont le droit de s’exprimer librement (s’ils choisissent de l’exercer dans des salles de presse soumises aux intérêts de l’État ou des entreprises). La liberté d’expression et la protection de la loi, selon Baraitser, ne sont plus principalement liées à la légalité de ce qui est dit, mais au statut juridique de celui qui le dit.

Une méthodologie similaire a été adoptée par Lady Dorrian dans le cas de Murray. Elle lui a refusé le statut de journaliste et l’a classé dans la catégorie des journalistes « irréguliers » ou des blogueurs. Comme dans le cas d’Assange, il est sous-entendu que les journalistes « inappropriés » ou « bidons » représentent une menace si grave pour la société qu’ils doivent être privés des protections juridiques normales de la liberté d’expression.

L’ »identification par recoupements » – surtout lorsqu’elle est associée à des allégations d’agression sexuelle, qu’elle met en jeu les droits des femmes et qu’elle s’inscrit dans l’obsession actuelle plus large de la politique identitaire – est le véhicule idéal pour obtenir un large consensus sur la criminalisation de la liberté d’expression des journalistes critiques.

 

 

Le carcan des médias institutionnels

Il y a une réalité encore plus grande qui ne devrait pas échapper à tout journaliste honnête, qu’il soit professionnel ou non. Ce que Lady Dorrian et la juge Baraitser – et les institutions qui les soutiennent – essaient de faire, c’est de remettre le génie dans la bouteille. Ils essaient d’inverser une tendance qui, depuis plus de dix ans, a vu un nombre restreint mais croissant de journalistes utiliser les nouvelles technologies et les médias sociaux pour se libérer des chaînes des médias institutionnels et dire des vérités que le public n’était jamais censé entendre.

Vous ne me croyez pas ? Prenez le cas du journaliste du Guardian et de l’Observer, Ed Vulliamy. Dans son livre Flat Earth News, Nick Davies, collègue de Vulliamy au Guardian, raconte comment Roger Alton, rédacteur en chef de l’Observer à l’époque de la guerre en Irak, et journaliste accrédité et agréé s’il en est, est resté assis pendant des mois sur l’une des plus grandes histoires de l’histoire du journal.

 

 

 

À la fin de l’année 2002, M. Vulliamy, un journaliste chevronné et de grande confiance, a persuadé Mel Goodman, un ancien haut responsable de la CIA qui bénéficiait encore d’une habilitation de sécurité au sein de l’agence, de déclarer officiellement que la CIA savait qu’il n’y avait pas d’Armes de destruction massive en Irak, prétexte à une invasion imminente et illégale de ce pays. Comme beaucoup le soupçonnaient, les gouvernements américain et britannique avaient menti pour justifier une guerre d’agression à venir contre l’Irak, et Vulliamy avait une source clé pour le prouver.

 

 

Mais Alton a mis à la poubelle cette histoire bouleversante et a ensuite refusé de publier six autres versions écrites par un Vulliamy de plus en plus exaspéré au cours des mois suivants, alors que la guerre se profilait. Alton était déterminé à empêcher l’histoire de faire la une des journaux. En 2002, il suffisait d’une poignée de rédacteurs en chef – qui avaient tous gravi les échelons grâce à leur discrétion, leur nuance et leur « jugement » prudent – pour s’assurer que certains types d’informations ne parviennent jamais à leurs lecteurs.

Les médias sociaux ont modifié ces calculs. L’histoire de Vulliamy ne pourrait pas être étouffée aussi facilement aujourd’hui. Elle serait divulguée, précisément par l’intermédiaire d’un journaliste indépendant très en vue comme Assange ou Murray. C’est pourquoi ces personnalités sont si importantes pour une société saine et informée – et pourquoi elles disparaissent progressivement, ainsi que quelques autres comme elles. Les autorités ont compris que le coût de la liberté d’action des journalistes indépendants est beaucoup trop élevé.

Tout d’abord, tout le journalisme indépendant et non accrédité a été mis dans le même sac que les « fake news ». Sur cette toile de fond, les sociétés de médias sociaux ont pu s’entendre avec les sociétés de médias traditionnelles pour faire tomber les journalistes indépendants dans l’oubli. Aujourd’hui, les journalistes indépendants sont informés du sort qui les attend s’ils tentent d’imiter Assange ou Murray.

 

 

Endormis au volant

En fait, pendant que les journalistes institutionnels dormaient au volant, le pouvoir britannique se préparait à élargir le filet pour criminaliser tout journalisme qui cherche sérieusement à demander des comptes au pouvoir. Un récent rapport gouvernemental appelant à une répression plus draconienne de ce que l’on appelle de manière trompeuse la « divulgation en amont » – un nom de code pour le journalisme – a reçu le soutien de la ministre de l’Intérieur Priti Patel. Le document catégorise implicitement le journalisme comme peu différent de l’espionnage et de la divulgation d’informations.

Dans le sillage du rapport, le ministère de l’Intérieur a demandé au Parlement d’envisager « des peines maximales plus élevées » pour les délinquants – c’est-à-dire les journalistes – et de mettre fin à la distinction « entre l’espionnage et les divulgations non autorisées les plus graves ». L’argument du gouvernement est que les « divulgations ultérieures » peuvent créer « des dommages bien plus graves » que l’espionnage et doivent donc être traitées de la même manière. S’il est accepté, toute défense d’intérêt public – la protection traditionnelle des journalistes – sera mise en veilleuse.

Quiconque a suivi les audiences sur Assange l’été dernier – ce qui exclut la plupart des journalistes des médias institutionnels – remarquera de fortes résonances avec les arguments avancés par les États-Unis pour extrader Assange, des arguments confondant journalisme et espionnage qui ont été largement acceptés par le juge Baraitser.

Tout cela n’est pas tombé du ciel. Comme l’a relevé la publication technologique en ligne The Register en 2017, la Commission juridique étudiait à l’époque « des propositions au Royaume-Uni pour une nouvelle loi sur l’espionnage qui pourrait emprisonner les journalistes comme des espions« . Elle a déclaré qu’une telle loi était « élaborée à la hâte par des conseillers juridiques« .

Il est assez extraordinaire que deux journalistes d’investigation – dont l’un est un ancien membre de longue date du Guardian – aient réussi à écrire un article entierdans ce journal ce mois-ci sur le rapport du gouvernement sans mentionner Assange une seule fois. Les signes avant-coureurs sont là depuis près d’une décennie, mais les journalistes institutionnels ont refusé de les voir. De même, ce n’est pas une coïncidence si la situation critique de Murray n’est pas non plus apparue sur le radar des médias institutionnels.

Assange et Murray sont les canaris dans la mine de la répression croissante du journalisme d’investigation et des efforts visant à demander des comptes au pouvoir exécutif. Bien entendu, les médias institutionnels font de moins en moins d’efforts dans ce sens, ce qui peut expliquer pourquoi les médias institutionnels semblent non seulement indifférents à l’aggravation du climat politique et juridique contre la liberté d’expression et la transparence, mais l’ont même encouragée.

Dans les affaires Assange et Murray, l’État britannique se taille un espace pour définir ce qui est considéré comme du journalisme légitime et autorisé – et les journalistes sont complices de cette dangereuse évolution, ne serait-ce que par leur silence. Cette collusion nous en dit long sur les intérêts mutuels des institutions politiques et juridiques des entreprises, d’une part, et des institutions médiatiques, d’autre part.

Assange et Murray ne nous disent pas seulement des vérités troublantes que nous ne sommes pas censés entendre. Le fait que la solidarité leur soit refusée par leurs collègues, ceux qui pourraient être les prochains dans la ligne de mire, nous dit tout ce que nous devons savoir sur les médias dits grand public : le rôle des journalistes institutionnels est de servir les intérêts du pouvoir, pas de les contester.

 

(*) fait de publier des informations partielles parcellaires qui permettent, par recoupement, d’identifier les plaignant(e)s dans une affaire judiciaire, dans les affaires d’agression sexuelle notamment. NdT

 

 

Traduit par Le Grand Soir

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- Rapport de l'IRSEM de novembre 2018. Comment l'armée française considère le blog de SLT et ...les autres

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