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Les risques d’échec économique de la France au Mali (Infoguerre)

par Sam La Touch 8 Octobre 2013, 12:31 Afrique France Mali Françafrique Guerre

Les risques d’échec économique de la France au Mali (Infoguerre)

La victoire militaire de l’armée française au Mali contre les groupes terroristes islamiques est incontestable. Le gouvernement français fait même un étrange profil bas sur certains de ses aspects comme la destruction d’une colonne de 900 ennemis par des moyens aériens. Ce genre de succès est relégué au rang de la rumeur comme s’il fallait ménager psychologiquement les minorités agissantes qui soutiennent leur combat dans certaines cités de banlieue. En revanche, l’inévitable bataille commerciale de la reconstruction qui suit une guerre est désormais un enjeu de puissance comme un notre.

Le cas exemplaire des contrats couverts par l’Organisation des Nations Unies
Après la guerre dans l’ex Yougoslavie, la France avait déjà connu un certain nombre de déconvenues dans l’attribution des marchés de reconstruction. La remise en état de l’aéroport de Sarajevo est demeurée le symbole des occasions manquée par les entreprises françaises et indirectement par l’Etat incapable d’apporter un appui opérationnel à ce type d’opération. Il était souhaitable de tirer les enseignements du passé. Qu’en est-il aujourd’hui ? Le blog de Philippe Chapleau, Lignes de défense, rapporte avec lucidité la manière dont les autorités françaises se sont montrées une fois de plus incapables de s’organiser pour remporter des marchés dans un pays en sortie de crise politico-militaire.
Selon ce journaliste politique du quotidien Ouest France, une partie du contrat de soutien des casques bleus de la MINUSMA n'a finalement pas été attribué à un groupe d'entreprises françaises mais au groupe américain Supreme Group. La décision onusienne met un terme au projet français de "letter of assist" (LOA). Ce système a été conçu pour financer des entreprises françaises par l'Etat français qui se fait ensuite remboursé par l'Onu. En 2011, l’ancien gouvernement avait créé France Expertise International (cf. note 1) pour améliorer la capacité de réponse de la France sur ce type de dossiers. Il semblerait que le résultat ne soit pas à la hauteur des attentes.

Comment expliquer cet échec s’il se confirme ?
Le système français souffre de deux failles récurrentes :

  • Les élites administratives n’ont pas pris en compte de l’importance des gains stratégiques post-conflit. Les Etats-Unis et la Grande Bretagne ont fait muter leur mode d’organisation depuis plusieurs décennies. Leurs armées respectives ont intégré les enjeux non militaires et participent au processus de captation des marchés. Contrairement à la France, les Etats-Unis et la Grand Bretagne mobilisent de gros moyens qui se traduisent par une recherche de taille critique dans ce type de service (cf note 2), par le noyautage par l’expertise des organisations internationales, et par leur implication dans la chaîne logistique. L’armée française n’avait pas les moyens de se projeter sur le terrain en un temps aussi cout. Elle a dû notamment faire appel aux moyens américains.
  • La paralysie morale ou le manque de bon sens des élites françaises de s’investir de manière efficace pour assumer la dimension économique du traitement des pays détruits par la guerre. Revenant sur l’épisode tragique de l’après guerre, l’historien Keith Lowe (cf note 3) a souligné la difficulté et parfois l’incapacité des organisations humanitaires des Nations Unies pour gérer les problèmes de survie de plusieurs dizaines de millions de personnes (prisonniers de guerre, déportés, travailleurs forcés, populations déplacées à la suite du redécoupage des frontières, victimes des politiques locales de nettoyage ethnique).

La part de responsabilité de notre culture militaire
Traumatisée par la défaite de juin 1940, l’armée de terre a formaté la culture de ses officiers en prenant appui sur les troupes aguerries par la confrontation à l’ennemi sur le terrain : l’infanterie coloniale et les forces parachutistes. Le modèle para-colo qui est le point de référence depuis un demi-siècle a non seulement survécu aux fractures de la guerre d’Algérie (coup d’Etat d’Alger et épuration menée sous la conduite du général de Gaulle) mais aussi à la suprématie de l’école nucléaire symbolisée par le général Ailleret. L’éducation des futurs cadres de notre armée combattante est focalisée sur la tactique et la recherche du résultat militaire. La première étape de ce conditionnement à privilégier le combat à la pensée stratégique commence à St Cyr. Une partie des traditions de cette école prestigieuse réduit l’apport de la réflexion intellectuelle à une contrainte plutôt qu’un moyen d’optimiser le rôle de l’armée dans la définition d’une stratégie de puissance. Contrairement aux écoles militaires anglo-saxonnes, la hiérarchie militaire d’encadrement perpétue ce choix en acceptant parfois de couvrir les élèves qui refusent de se soumettre à la contrainte des examens. Apprendre à se battre est et reste la priorité absolue. Si on comprend cette volonté de ne plus baisser les bras après la catastrophe de juin 1940, il est difficile de rester figer sur cette position de principe. En 2013, la finalité de la guerre n’est plus la même qu’en 1940. Cette école de pensée a pris acte de ce changement par l’acceptation du concept de forces spéciales. C’est mince…
Aucune pensée stratégique sur le rôle de l’armée dans le positionnement de ce qui reste de la puissance de la France n’a accompagné cette mutation minimaliste. L’armée française en est restée à une approche technique des enjeux et se refuse à toute autre forme de réflexion. Il ne faut pas s’étonner que les rares colonels qui écrivent dans les revues ne deviennent jamais général. Le message est clair. Une telle attitude est contreproductive et s’écarte du mythe du modèle para-colo qui est devenu un dogme. Il faut avoir fait du terrain pour avoir une légitimité pour parler de la guerre. Ce constat est vrai à une nuance près. Le fait d’avoir fait du terrain ne suffit pas pour hisser le militaire à la hauteur du raisonnement stratégique. La conduite d’une opération, à l’image de celle qui vient d’être conduite au Mali est une opération victorieuse si la victoire est totale, c’est-à-dire diplomatique, militaire, économique et culturelle. Une victoire militaire est insuffisante. Il serait bon qu’on apprenne ce genre d’évidence à chaque élève-officier qui entre à St Cyr. Autrement dit, la réintégration de la France à l’OTAN ne doit pas être l’ersatz de la pensée stratégique de la haute hiérarchie militaire.

Christian Harbulot

Notes :

  • Extrait du décret n° 2011-212 paru le 25/02/2011 relatif à France expertise internationale

Dans le cadre des missions mentionnées à l'article 12 de la loi du 27 juillet 2010 susvisée, France expertise internationale est chargé de « conduire ou coordonner, à la demande de tout maître d'ouvrage, des actions de formation d'experts techniques internationaux. France expertise internationale opère sans préjudice des missions des organismes privés compétents, français ou étrangers, en matière d'expertise et de mobilité internationales. Il intervient en concertation étroite avec tous les opérateurs, qu'ils soient publics ou privés. Il veille à répondre aux besoins exprimés par le réseau diplomatique à l'étranger.

  • Supreme Group est une entreprise qui a été fondée aux Etats-Unis mais dont le siège est aux Emirats Arabes Unies. C’est l’exemple même de société de taille critique conçue pour fournir des prestations logistiques aux contingents onusiens comme ce fut le cas pour de nombreux pays en crise comme la Macédoine, la Bosnie, le Mozambique, le Kosovo, la Croatie, le Liban, l’Ethiopie, le Tchad, le Sud Soudan, le Syrie, le Soudan, le Liberia, la Côte d’Ivoire et la Somalie.
  • Keit Lowe, L’Europe barbare, éditions Perrin, Paris, 2013.

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