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FIFA 2014: La géopolitique de la Coupe du Monde (Asia Times)

par Pepe Escobar 21 Juin 2014, 05:27 Football Mondial 2014 Fifa Géopolitique Brésil

FIFA 2014: La géopolitique de la Coupe du Monde (Asia Times)
FIFA 2014: La géopolitique de la Coupe du Monde
ParPepe Escobar

Asia Times
Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi
Lu sur Mondialisation.ca

L’une des images les plus frappantes de la Coupe du Monde – jusqu’à présent – est de voir laMannschaft - alias l’équipe allemande – fraternisant avec les Indiens Pataxo à quelques centaines mètres de distance du lieu où le Brésil a été « découvert » en 1500. Appelez-cela une redécouverte européenne des tropiques exotiques.

Ensuite, il y a l’équipe anglaise gambadant au bord de la mer, au sein d’une base militaire, avec le Pain de Sucre comme splendide toile de fond, soutenu par un expert scientifique en humidité et ventilateurs industriels (après tout c’est le Grondement de la Jungle contre l’Italie ce samedi « au fond de la forêt tropicale amazonienne », comme le disent les tabloïdes britanniques.

La Coupe du Monde – le plus grand spectacle sur terre – donne le coup d’envoi d’une incessante propagande/dénigrement Made in the West (y compris les pays satellites) antichinois et antirusse brisant tous les niveaux connus d’hystérie.

Et cela signifie que les BRICS sont une cible ; dans le cas du Brésil, un pays émergent stratégiquement assis sur la masse de la forêt tropicale de l’Amazone juste au moment où l’intégration latinoaméricaine progressive a osé transformer la « Doctrine Monroe » en papier toilette (de marque).

Récemment, le Brésil a sorti au moins 30 millions de personnes de la pauvreté. La Chine investit dans les soins médicaux et l’éducation. La Russie refuse d’être intimidée comme dans les années de l’ivrogne Eltsine. Ces dernières années, la Coupe du Monde s’est déroulée chez des BRICS : L’Afrique du Sud en 2010, le Brésil maintenant et la Russie en 2018. Le Qatar en 2022 – si jamais cela arrive – étant donné que ressemble plus à du racket de pétrodollar du Golfe – tournant mal.

C’est amusant de vérifier comment la City de Londres - qui aime le cash russe, bave d’envie sur l’investissement chinois et a un faible pour le « soft power » brésilien – intègre tout cela. Avec un zest d’humour britannique, ils pourraient interpréter facilement le Grondement dans la Jungle comme l’OTAN luttant au milieu de la forêt tropicale tant convoitée (pensez aux guerres de l’eau du proche avenir).

Cette autre Coupe du Monde

Et ensuite, juste deux jours après le début de la Coupe du Monde, la Bolivie, l’un des voisins du Brésil accueille rien de moins que le sommet G-77 + Chine – en fait 133 nations membres de l’ONU, le tout présidé par Evo Morales, qui est une sorte de cousin andin lointain de Pataxos qui a tant passionné les Allemands.

Appelez aussi cela la réunion de l’ALBA (l’Alliance Bolivarienne pour les Amériques, qui inclut Cuba) et des BRICS (seule la Russie ne sera pas présente). Les exceptionnalistes Usaméricains sont furieux que les BRICS prennent la tête de la transition vers un monde multipolaire – quelque chose qui est déjà en cours dans le football (pensez à l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie d’un côté, le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay de l’un autre).

En imitant le football, le contrepoids Sud-Sud à l’hégémonie du Nord industrialisé est aussi en cours. Le Brésil, la Chine et la Russie, dans leurs différentes stratégies, parient tous sur plus d’intégration sud-sud – de la Banco del Sur (la Banque du Sud) à la prochaine banque de développement des BRICS (il y a un sommet crucial des BRICS le mois prochain à Brasilia [Juillet]), vers un système plus égalitaire qui pourrait être financé idéalement par un pourcentage de la dette extérieure, un pourcentage des dépenses militaires et une taxe globale sur les transactions financières spéculatives.

Et on ne se souvient jamais assez que le G-77 porte sur la décolonisation ; pas d’Empire des Bases ; et pas d’ interférence du complexe NSA-Orwellien/Panoptique dans le Sud Global.

Comparez-le maintenant avec le divertissement officiel Adidas Coca-Cola Hyundai Kia Motors Emirates Sony Visa Anheuser-Busch InBev (Budweiser) Castrol Continental Johnson & Johnson McDonald’s, estampillé FIFA et la Coupe du Monde 2014 du Brésil – dont la Bible de l’industrie, le magazine Advertising Age, qualifie de « Super Bowl chaque jour pendant un mois entier ».

Franchement à l’opposé, nous trouvons une gamme de mouvements sociaux, d’associations/solidarité, sud-sud dénonçant tout ce qui est lié à la puissante entreprise, de la néo-colonisation post-capitaliste à la criminalisation absolue des pauvres.

Et au sein de ces mouvements nous trouvons, sans surprise, l’icône du Sud Mondial, Diego « La main de Dieu » Maradona, qui a dit cette semaine que « la FIFA reçoit 4 milliards de dollars (en dehors de la Coupe) alors que la nation championne reçoit 35 millions de dollars. C’est anormal. L’Entreprise donne un coup mortel au football ».

Le football c’est la guerre

Beaucoup a été aussi dit à propos du parallèle entre la globalisation hyper-capitaliste – comme exprimé de façon imaginée par la Coupe du Monde et les méga-affaires de football contemporain – et le nationalisme.

Bon, le monde n’est pas et ne sera jamais plat ; c’est un Himalaya/Pamir/Hindu Kush aux diverses altitudes inégales, assujettis aux avalanches y compris le commerce, le business, les flux migratoires et les avancées de la technologie. Aucune de celles-ci n’est capable de briser la fibre nationale. Ce sont toujours « nous » contre « eux », tant que le Sud Global définit les Usaméricains et les Européens comme un tas de « gringos » comme liés au Nord industrialisé condescendant/profitant de l’ « exotique » Sud Global.

Il n’y a rien de post-national dans la Coupe du Monde. Sur le terrain de la géopolitique dure, l’Union Européenne hautement centralisée se fractionne sous le poids d’un bouquet de partis nationalistes de droite ou d’ extrême droite ; dans le football, la différence importante, comparée à la géopolitique dure, est qu’il n’y a pas seulement un pouvoir exceptionaliste, mais plusieurs, de l’Espagne au Brésil, de l’Allemagne à l’Italie, de l’Argentine à la France.

Rinus Michels, l’entraîneur de l’Orange mécanique, l’équipe nationale hollandaise qui a surpris le monde en 1974 (hélas, ils n’ont pas gagné à l’époque), a dit une fois que le football c’est la guerre (allusion au metteur en scène non-conformiste Samuel Fuller, qui a dit : le cinéma est un champ de bataille). La Coupe du Monde c’est la guerre via d’autres moyens ; un affrontement officiellement autorisé, ritualisé des nationalismes. Donc c’est tout du Choisis ta Tribu ; seulement qu’une fois votre tribu est hors jeu vous changez vers une autre, la tribu de remplacement – que tout doux épicurien définirait comme l’Italie. Enfin ils ont l’hymne national le plus passionnant. Ils ont la meilleure cuisine et les meilleurs vêtements. Et évidemment, ils ont Andrea « le Magicien » Pirlo.

Une nouvelle façon de jouer la balle ?

Le Brésil, largement loué comme « La Terre du Football », parvient aussi à être le leader mondial dans la réduction d’émissions de carbone, selon la récente enquête publiée par le magazine Science, en réussissant en même temps à augmenter la production agricole et sauver davantage de forêt tropicale.

Et encore et comme d’habitude avec toutes les choses au Brésil, tout ce qui est autour de la Coupe du Monde est devenu incroyablement désordonné – une métaphore courante des typiques maux aux quels fait face par le Sud Global combattant. La Présidente brésilienne Dilma Rousseff a été forcée de faire appel au stéréotype historique du « cordial brésilien » et de la tolérance au stress, la diversité, le dialogue et même la durabilité, tout en condamnant racisme et préjugé, et exhortant la population à oublier ses problèmes et accueillir une armée de visiteurs étrangers.

Bien vu, estimant que le Brésilien moyen est réconfortant et extrêmement sympathique ; le diable est dans les détails – comme dans, par exemple, au moins 200 000 pauvres personnes expulsées de leurs logements ou au moins menacées d’expulsion, pour avancer avec les importants travaux imposés pour augmenter « la mobilité urbaine ». Bien, seulement 10 % de ces travaux ont été finis, dans la plupart des cas grâce à la corruption massive. À Rio, pas un seul real [monnaie du Brésil] a été investi dans un système de transport chaotique servant la grande périphérique prolétarienne.

Le très populaire Lula, quand il était toujours président du Brésil en 2009, a dit qu’aucun argent du contribuable ne serait dépensé dans la Coupe du Monde. Bien, pas directement ; la plupart du financement est venu de la Banque Nationale pour le Développement Économique, une banque qui prête de l’argent aux banques. Les entrepreneurs des nouveaux stades ont aussi profité des généreuses exemptions fiscales.

Le résultat est que le gouvernement de Rousseff a fini par perdre la bataille des médias. Maintesfois, Rousseff a du expliquer que la Cup coûtera une fraction de ce qui est investi dans la santé et l’éducation (c’est ouvert à discussion). Pratiquement la moitié de la population brésilienne n’est pas convaincue.

Et ce qui est encore certain est qu’une victoire dans la Coupe du Monde brésilienne garantit automatiquement la réélection de Rousseff.

Mais la récente vague après vague de protestations a transcendé l’administration actuelle. C’est comme si tous ces mouvements sociaux divers ont manifesté le désir utopique ultime ; pour effacer, d’un seul coup, les siècles d’injustice commise par les élites notoirement avides et arrogantes/ignorantes du Brésil – qui ont toujours développé l’exclusion politique et économique totale basée sur la race et le préjugé de classe.

Donc ce vrai drame n’est pas simplement « anti-néolibéral » ou d’agitations « anticapitalistes ». Il va au-delà du nationalisme. Et cela pourrait être la voie avec le plus de transcendance que le manuel pour une révolution, utilisant le football comme prétexte. Quoi que soit le résultat final de cette guerre tournant autour du football, le Brésil pourrait encore enseigner une leçon au Sud Mondial entier.

Dans la victoire et même dans la défaite glorieuse, le Brésil peut finir par constater que l’endurance suit une nouvelle ouverture stratégique – une nouvelle, un non-arrogante, non-néocoloniale, non-armée, non-exceptionaliste façon de mener et d’exercer le pouvoir, de construire des alliances et décrocher de grands accords géopolitiques dans un monde multipolaire. Une nouvelle façon de jouer à la balle. Alors, permettez ainsi à ce Nouveau Grand Jeu de commencer.

Pepe Escobar

Article original en anglais: « The geopolitics of the World Cup », Asia Times, 12 juin 2014

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo. Paris, 20 juin 2014.

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