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L’amitié algéro-française : Le solde de tout compte d’un passé qui ne passe pas (Mondialisation.ca)

par Chems Eddine Chitour 15 Octobre 2014, 15:07 Algérie France Guerre d'Algérie Chevènement

Colonialisme français en Algérie
Colonialisme français en Algérie
L’amitié algéro-française : Le solde de tout compte d’un passé qui ne passe pas
Par Chems Eddine Chitour

Mondialisation.ca

«Plutôt que chercher la cause des faits loin en arrière et chez les autres, nous servirons mieux nos patries en nous tournant ensemble vers l’avenir et en regardant chez l’autre ce qu’il y a de positif et qui peut être mobilisé dans l’intérêt mutuel.»

Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre

Monsieur Jean-Pierre Chevènement que l’on présente comme un ami de l’Algérie est venu cette semaine rassurer les Algériens, comme quoi rien n’est changé malgré l’assassinat d’un touriste français. Dans le même message il demande aux Algériens de regarder vers l’avenir. En clair, c’est une chape de plomb définitive qui doit s’abattre sur l’histoire douloureuse de l’Algérie.


Le solde de tout compte qui nous est proposé

Un fait: un matin de juillet 1830 l’Algérie a été agressée, ses habitants ont été tués, blessés, dépossédés de leur terre. Pendant 132 ans le pouvoir colonial a martyrisé un peuple, déstructuré sa société au profit d’alluvions humaines venues la coloniser et avoir de ce fait un statut privilégié avec notamment cette honte de la civilisation, le Code de l’indigénat qui n’a rien à envier au Code noir, véritable code esclavagiste mis en oeuvre par la France de Louis XIV.

Comment, honnêtement, tel que nous le propose l’honorable monsieur Chevènement, ce «gaulliste de gauche», que nous admirons par ailleurs pour ses prises de position concernant la politique d’indépendance vis-à-vis des Etats-Unis, admettre le passé qui ne doit pas être convoqué alors qu’il structure encore et toujours notre imaginaire?

De plus, à titre d’exemple, comme scorie de l’histoire, qu’on le veuille ou non, un Algérien sur sept comme le dit si bien Jacques Chirac, a des attaches en France! De ce fait, nous ne pouvons pas être indifférents au sort de ces Français labellisés- même après la cinquième génération- d’origine algérienne, partagés entre deux mondes et servant de variables d’ajustement des stratégies politiciennes. Ces Français qui, tour à tour, furent comme leurs parents l’étaient, traités de bougnoules, de zoulous, de sauvageons à qui un ancien président de la République avait promis en prime le nettoyage au karcher.

Certes, nous ne dirons pas à ces Français entièrement à part de revenir dans leur pays d’origine comme n’arrêtent pas de le faire les dirigeants israéliens à la suite de Sharon pour la communauté des Français juifs. Nous ne menacerons pas car ces Français musulmans devraient selon nous être considérés comme des Français à part entière. Naturellement, le deal est d’accepter les lois d’une République à forte volonté d’intégration à des valeurs qui n’obèrent pas l’identité originelle a priori une richesse pour la culture française.

Je ne reproche pas à monsieur Chevènement d’aimer son pays, qu’il ne me reproche pas d’être un honnête courtier des 132 ans d’avanies qu’il me demande de passer par pertes et profits. Je reproche avec toute la déférence voulue à ceux qui sont partenaires dans cette dimension utopique pour le moment d’une amitié entre l’Algérie et la France, d’être muets sur l’histoire, sur la culture, sur la dimension sociale et ne privilégier en définitive que l’aspect «affaires».

J’ai la pénible impression que plus que jamais un langage doucereux nous est servi avec des phrases superficielles qui font plaisir mais qui ne font pas avancer les choses.

Aussi bien monsieur Jean-Pierre Raffarin que monsieur Jean-Pierre Chevènement mettent en avant la dimension supposée de l’Algérie grande nation, et en fait ils ne voient dans l’Algérie qu’un immense marché et une place à privilégier, surtout que depuis deux ans la Chine a détrôné la France dans la balance commerciale avec près de 10 milliards de dollars contre 9 pour la France.

Que les choses soient ainsi avec la Chine c’est dans l’ordre naturel des choses et de l’agressivité normale des relations commerciales. Mais que la France amalgame pour les besoins de la cause, sa proximité avec l’Algérie pour s’étonner qu’elle ne soit pas première, ce n’est pas logique.


L’Algérie « La chasse gardée » de la France ?

En quoi la France peut-elle revendiquer d’avoir des relations privilégiées avec l’Algérie? la distillation de visas à dose homéopathique? l’émigration choisie qui fait que la fine fleur de l’Université algérienne se trouve chez elle sans qu’elle ait déboursé un centime sachant que d’après l’Unesco un bac +5 ou 6 revient environ à 100.000 dollars pour sa formation? le traitement des harraga algériens dans les zones de rétention? le sort de l’émigration algérienne en France? La politique étrangère de la France devenue méconnaissable?

Pour l’Histoire et pour ceux qui ont la mémoire courte, les Algériens qui ont guerroyé sur tous la demi-douzaine de théâtres de guerre depuis 1836 (guerre du Mexique, guerre du Levant, débâcle de Sedan de 1870 qui vit la colline de Wissembourg, la guerre 14-18, la guerre du Rif, la guerre 39-45, la guerre du Vietnam pour la France, ont versé leur sang et y ont laissé leur vie. Il y a donc à n’en point douter une oeuvre positive de l’Algérie pour la France.

Une autre oeuvre positive de l’Algérie pour la France est l’usage de la langue française en Algérie. A l’indépendance il y avait moins d’un million de personnes qui parlaient ou comprenaient le français. En 2014 d’une façon ou d’une autre il y a vingt millions d’Algériens qui parlent la langue de Voltaire. L’Algérie – deuxième pays francophone- sans être dans la Francophonie qui a pour elle des relents post-coloniaux de Françafrique, sorte de tutelle post-indépendance des anciennes colonies , fait plus pour la langue française que les autres pays réunis.

Quand on sait que l’on consomme généralement dans la langue du pays dont on parle la langue, de ce fait d’une façon irrationnelle on continue à acheter en France malgré certaines fois des performances discutables.

Un autre constat et non des moindres, celui de la soumission intellectuelle qui fait que tout ce qui vient de France est béni sans aucune critique, ni positive ni négative. Jean-Pierre Chevènement est venu adouber l’Algérie pour affirmer que l’Algérie est plus que jamais un partenaire contre le terrorisme mais pourquoi le fait-il à Tizi Ouzou? Nous aurions voulu voir Chevènement se déplacer aussi dans d’autres régions de l’Algérie pour ne pas donner une sur-dimension à la Kabylie et ceci même si l’intention était bonne, pouvait paraitre suspect , au moment où l’Algérie tente de consolider son identité

Il eut été plus profitable aussi pour les deux pays que le président de l’Association annonce son intention d’investir à marche forcée dans le culturel. Malheureusement, il faut bien constater que c’est surtout l’économique et le commercial qui ont pris le dessus. D’une certaine façon, rien ne distingue les navettes de Jean-Pierre Raffarin émissaire d’un gouvernement de droite, recyclé dans un gouvernement de gauche, du voyage de Jean-Pierre Chevènement puisque même avec des grands mots sur la grandeur et les missions du XXIe siècle des deux pays, il y a toujours le même signal sous-jacent: les affaires! Business as usual pourrait-on dire !

Comment je vois l’amitié algéro-française

Il y a de mon point de vue d’universitaire une fenêtre d’opportunité constituée par les «derniers des Mohicans», ces nationalistes des deux bords qui ont en commun la volonté de tourner la page dans la dignité. Je ne pense pas que les Algériens attendent des regrets des remords ou des repentirs, mais il y a bien eu entreprise de génocide. Après tout, une grande nation impérialiste a reconnu sa faute au Vietnam Pourquoi la France ne le ferait-elle pas? Il me semble que l’aspect économique est largement pris en charge par d’autres canaux.

L’Association ferait oeuvre utile en convoquant l’Histoire. Pourquoi ne militerait-elle pas pour la restitution des archives du pays qui sont délivrées à dose homéopathique. Dans le même ordre, les musées de France et de Navarre gardent par devers toutes les pièces de musées fruit d’une rapine qui a duré 132 ans et dont on dit que l’essentiel qui était encore à Alger a été rapatrié en catastrophe entre mars et juillet 1962! Dans le même ordre, pourquoi les restes (crânes) des révolutionnaires algériens ne reviendraient pas au pays à l’instar de la Venus Hottentote que la France a restituée à l’Afrique du Sud du temps de Nelson Mandela?

Le déni culturel français a commencé avec les incendies des bibliothèques algériennes, avec chaque soldat de l’armée d’Afrique qui pillait et volait son Coran. La bibliothèque Sid Hammoud de Constantine partit ainsi en fumée. Nous arrivons à juin 1962. Comme solde de tout compte l’OAS mit le feu à 600.000 volumes dont des exemplaires uniques…

Pourquoi l’association ne s’occuperait pas du côté culturel, comment remettre sur les rails ce qui a été volé, spolié, brûlé. Pourquoi la France a financé la bibliothèque d’Alexandrie que Mitterand est allé inauguré dans un pays largement anglophone et anglophile.

Il y a là de véritables chantiers d’un autre genre et ce n’est même pas une question de sous c’est avant tout une question de dignité entre deux peuples qui décident de faire un bout de chemin ensemble et comme le disait si bien le président Boumedienne, on peut tourner la page, mais on ne peut pas la déchirer, elle fait partie de notre génome. Elle nous rappelle notre errance identitaire fruit d’un tremblement de terre qui a eu lieu un matin de juillet 1830 et dont les répliques se font encore sentir de nos jours.

D’une façon utopique on peut penser à une université réellement technologique, scientifique et culturelle qui n’a rien à voir avec l’importation du canular du LMD que l’on présente comme un cadeau. On peut penser aussi à la mise en chantier d’une grande bibliothèque numérique qui nous permettrait de recevoir tous les manuscrits pris en otage à la BNF (Bibliothèque National de France) mais aussi tous les ouvrages du patrimoine universel.

Voilà comment je vois l’apport de cette Association. Si tel est le cap, nous serions nombreux j’en suis sûr à prêter main forte à cette réelle vision du XXIe siècle qui n’a rien à voir avec la vision marchande qui prévaut actuellement même si ça et là on l’enrobe de mots plaisants à entendre pour les Algériens mais qui sont autant de maux car ils contribuent à l’affaissement du sens critique et à la persistance d’une colonisation mentale qui attend d’être déprogrammée. Le passé entre la France et l’Algérie ne passera que si les choses sont mises en place et que tout soit fait d’une façon honnête dans l’égale dignité de chaque peuple.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

L’amitié algéro-française : Le solde de tout compte d’un passé qui ne passe pas (Mondialisation.ca)

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