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L’affrontement Otan-Russie en Syrie (RT)

par Pepe Escobar 17 Octobre 2015, 10:59 Russie OTAN Syrie Tensions

L’affrontement Otan-Russie en Syrie  (RT)
L’affrontement Otan-Russie en Syrie 
Par Pepe Escobar
Article original en anglais :
The NATO-Russia face off in Syria, 7 octobre 2015
Russia Today

Traduit par Daniel, relu par jj et Diane pour le Saker Francophone.



Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan: How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues: a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009) et le petit dernier, Empire of Chaos (Nimble Books).

Un avion de combat Soukhoï Su-30 s’avance quelques centaines de mètres à l’intérieur de l’espace aérien turc pendant seulement deux minutes au-dessus de la province de Hatay, puis revient dans l’espace aérien syrien après avoir été mis en garde par deux F16 turcs.

Sans surprise, l’Otan réplique avec un tir nourri de rhétorique : la Russie cause un danger extrême et devrait cesser immédiatement tout bombardement contre ces rebelles modérés tout mignons que la coalition des opportunistes tordus refuse de bombarder.

En savoir plus : Accidental Turkish airspace incursion ‘used to involve NATO in info war against Russia over Syria’

Mais attendez ! L’Otan est bien trop occupée pour partir en guerre. La priorité, du moins jusqu’en novembre, est donnée au méga-exercice Trident Juncture 2015 qui regroupe 36 000 soldats de 30 pays, plus de 60 navires de guerre et environ 200 avions, qui se préparent sérieusement à se défendre dans l’éventualité du proverbial Les Russes arrivent !

N’empêche que le premier ministre turc Ahmet Davutoglu, cet ancien tenant de la doctrine zéro problème avec nos voisins, a averti Moscou que la prochaine fois, Ankara répondra militairement.

Jusqu’à ce qu’il recule bien sûr : Ce que nous a affirmé Moscou (…) c’est qu’il s’agissait d’une erreur, qu’ils respectent la frontière de la Turquie et que cela ne se reproduira pas.

L’incident aurait pu être désamorcé facilement sans rodomontades, par une simple communication entre militaires.

Mais Ankara, le flanc oriental de l’Otan, subit l’énorme pression de l’Exceptionnalistan. Ce n’est pas un hasard que le grand manitou du Pentagone et néocon Ash Carter se soit entretenu avec Ankara au sujet de l’incident. Carter est évidemment le plus ardent défenseur du diktat officiel en vigueur dans les officines de Washington : En intervenant militairement contre les groupes modérés en Syrie, la Russie intensifie la guerre civile.

Le sultan Erdogan, juste au bon moment et directement de Strasbourg en plus (non, il ne faisait pas campagne pour le Parlement européen), a doublé la mise : Assad fait du terrorisme d’État et voilà maintenant que la Russie et l’Iran se portent à (sa) défense, ce qui est bien malheureux.

Il serait toutefois étonnant que le sultan Erdogan passe à l’histoire à titre de catalyseur de la Guerre chaude 2.0 tant attendue opposant l’Otan à la Russie. Du moins pas encore.

En savoir plus : Turkey says ‘no tension’ after Russian airspace violation mistake, NATO cries foul

Pas de bombardement sans ma permission, compris ?

Le Dr Zbigniew grand échiquier Brzezinski en a profité pour grommeler dans une lettre d’opinion publiée dans le Financial Times que Washington devrait riposter si Moscou ne cesse pas de s’en prendre aux atouts des USA en Syrie. Ces atouts des USA, ce sont les rebelles modérés – formés par la CIA. Après tout, c’est la crédibilité des USA qui est en jeu.

Le Dr Zbig, qui est le mentor d’Obama en matière de politique étrangère, soutient que le bombardement des rebelles formés par la CIA démontre l’incompétence militaire russe. Selon lui, la contre-offensive étasunienne devrait mettre fin à la présence navale et aérienne russe en la désarmant. C’est ainsi qu’on s’y prend pour déclencher une Guerre chaude 2.0 opposant l’Otan à la Russie.

Le Dr Zbig a reconnu toutefois que le chaos régional peut facilement s’étendre au nord-est, et que la Russie, puis la Chine, peuvent en subir les conséquences. Mais qui s’en soucie ? Ce qui compte, c’est que les intérêts étasuniens et les amis des USA (…) pourraient aussi en souffrir.

Voilà ce qui passe pour une fine analyse géopolitique dans l’Empire du Chaos.

Pour sa part, le sultan Erdogan est toujours aussi fébrile. Moscou a déjà brisé son rêve d’une zone d’exclusion aérienne au nord de la Syrie, qu’il caressait depuis trois ans. En fait, une zone d’exclusion aérienne couvre maintenant tout le territoire syrien, sauf que c’est la Russie qui la gère.

D’où l’hystérie tous azimuts déjà observée exigeant l’imposition d’autres sanctions du Congrès des USA contre la Russie. Comment peut-on imposer une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Syrie quand les Russes l’ont déjà fait ?

Tout se passait tellement bien pour le sultan jusque-là. Ankara, sous la pression de Washington, avait fini par ouvrir ses bases aériennes à la lutte contre EIIS/EIIL/Da’ech, mais seulement dans le cadre d’une opération visant un changement de régime à Damas. En échange, Ankara obtiendrait sa zone d’exclusion aérienne.

Sauf que le sultan a un cauchemar récurrent : le Parti de l’union démocratique kurde (PYD) et son organisation sœur, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Le sultan ne peut tout simplement pas accepter que le PYD progresse sur la rive occidentale de l’Euphrate dans sa lutte contre EIIS/EIIL/Da’ech. Le sultan veut confinerle PYD à Kobané.

Le problème, c’est que le PYD, avec le soutien du PKK, est le seul allié fiable de l’Empire du Chaos en Syrie. Sauf que le sultan n’a pu se retenir et s’est engagé dans une guerre (une autre) contre le PKK. Washington ne l’a pas trouvée particulièrement drôle.

Il y a aussi ce corridor clé entre le poste-frontière de Bab al-Salam et Alep, que contrôlent des bandes de brutes soutenues par Ankara. Ce corridor fait le pont entre Ankara et Alep. Sans lui, un changement de régime n’a pas la moindre chance de se produire. Comme le faux califat menaçait de s’en emparer, il fallait absolument faire quelque chose.

L’entrée spectaculaire de la Russie dans le théâtre de guerre a déjoué tous ces plans soigneusement préparés. Imaginez une libération complète de tout le nord-est de la Syrie dès que le PYD, avec l’aide des combattants du PKK, disposera d’assez d’armes pour écraser les brutes de EIIS/EIIL/Da’ech. Imaginez aussi l’armée de l’air russe assurant une couverture aérienne à une telle opération, le tout coordonné par la Russie, la Syrie, l’Irak et l’Iran à partir de Bagdad.

Le sultan, en désespoir de cause, pourrait lancer ses F-16 pour contrer une telle offensive. Nous serions alors vraiment à cinq secondes avant l’heure d’une confrontation entre l’Otan et la Russie, aux conséquences terrifiantes. Le sultan reculerait le premier. Puis l’Otan se couvrirait d’une couche de plus d’ignominie et retournerait à ses exercices compliqués Les Russes arrivent.

T’as vu mon outil géopolitique djihadiste ?

La campagne russe devrait bientôt porter toute son attention à la route menant à Al-Raqqah, la capitale de EIIS/EIIL/Da’ech, dont les djihadistes cherchent à s’emparer pour contrôler les champs pétrolifères et gaziers de Sha’ir et Jazal. Il y a aussi des poches d’activités djihadistes à l’est de Homs et Hama, et à al-Qaryatayn. Moscou s’en approche lentement, sûrement et méthodiquement.

Ce que la campagne aérienne russe a déjà mis en lumière de façon éloquente, c’est tout ce mythe pourri jusqu’à la moelle du nouveau Djihad international.

EIIS/EIIL/Da’ech, le front Al-Nosra et toute la ribambelle de crétins salafistes-djihadistes sont maintenus debout au moyen d’un effort sur le plan financier, logistique et d’approvisionnement en armes, dont font partie toutes sortes de liens essentiels comme les fabriques d’armes en Bulgarie et en Croatie et les trajets de transport terrestre qui passent par la Turquie et la Jordanie.

Quant aux rebelles modérés syriens, dont la plupart ne sont même pas Syriens, il s’agit de mercenaires, et chaque grain de sable du désert le long de la ligne Sykes-Picot en décrépitude vous dira qu’ils ont été formés par la CIA en Jordanie. Les grains de sable du désert savent aussi que les brutes de EIIS/EIIL/Da’ech se sont infiltrées en Syrie à partir de la Turquie, plus précisément de la province de Hatay (encore), avec le concours de larges pans de l’appareil militaire et policier du sultan.

Ceux qui ont payé la facture de toute cette manne d’armes, ce sont les riches et pieux donateurs du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le bras armé en pétrodollars de l’Otan, sous l’instigation de leurs imams. Aucune de ces bandes de brutes n’aurait survécu aussi longtemps sans le soutien multidisciplinaire total des habituels suspects.

Toute cette rage hystérique, apoplectique et paroxystique qui envahit l’Empire du Chaos révèle l’échec lamentable, une fois encore, de la sempiternelle politique (rappelez-vous l’Afghanistan) qui consiste à se servir des djihadistes comme outils à des fins géopolitiques. Faux califat ou rebelles, ils sont tous à la solde de l’Otan et du CCG.

Pour ajouter l’insulte à l’injure, le sultan agacé a dû accepter un léger changement dans la position de Washington, qui soutient encore que Assad doit partir, certes, mais qu’il faudra y mettre du temps, dans le cadre d’une période de transition qui reste à définir.

Le sultan continuera d’avoir les nerfs en boule. Il n’a rien à cirer de EIIS/EIIL/Da’ech, ce qui n’est pas le cas de Washington, du moins jusqu’à un certain point. Ce qu’il veut, c’est écraser le PYD et le PKK. Pour Washington, le PYD est un allié efficace. Pour Moscou, le sultan ferait mieux de prendre garde à ses visées néo-ottomanes.

Le sultan ne peut tout simplement pas se permettre de contrarier l’ours. Gazprom compte prolonger son gazoduc Blue Stream en Turquie. Il devait acheminer trois millions de mètres cubes, mais ce sera seulement un million de mètres cubes. Selon le ministre de l’Énergie russe, Alexander Novak, il s’agit d’une question de capacités techniques.

Il vaudrait mieux toutefois qu’Ankara mette de l’ordre dans ses affaires, car même ce prolongement pourrait s’évaporer s’il n’y a pas d’entente à propos des conditions commerciales du Turk Stream, l’ancien Turkish Stream. Ankara subit d’énormes pressions de l’administration Obama. Mais le sultan sait très bien que sans la Russie, tous ses plans complexes visant à faire de la Turquie une plaque tournante des approvisionnements énergétiques entre l’Orient et l’Occident s’envoleront en fumée de garrigues anatoliennes. En fin de compte, il pourrait aussi y gagner un changement de régime : le sien !

Pepe Escobar

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