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La Turquie, base arrière du recrutement djihadiste et voie de transit et de ravitaillement de l’EI (Madaniya)

par René Naba 8 Février 2016, 15:04 Syrie Turquie EI Terrorisme Collaboration

La Turquie, base arrière du recrutement djihadiste et voie de transit et de ravitaillement de l’EI (Madaniya)

Un camion intercepté en 2014 prouvant que la Turquie livrait des armes aux groupes terroristes en Syrie

La Turquie a été mardi 12 janvier 2016 la cible d’une attaque terroriste à Istanbul suscitant un élan de sympathie et de solidarité sans pareil des états occidentaux.

La France qui s’était bornée deux semaines plus tôt à déplorer la décapitation en Arabie saoudite de 47 personnes, dont le chef spirituel de la communauté chiite du Royaume, Cheikh Nimr al Baqer Al Nimr, a qualifié d’«odieux» l’attentat d’Istanbul, qui avait fait, lui, -comparaison n’est pas raison-, 10 morts en majorité des Allemands et une quinzaine de blessés.

Des journalistes compatissants ont même été jusqu’à déplorer la solitude de la Turquie face à à son environnement hostile, constitué, selon eux, d’une cohorte d’«États voyous», une brochette d’états sans foi, ni loi: la Russie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. C’est oublier un peu vite le statut privilégié de la Turquie, membre de l’Otan, unique pays musulman membre de l’alliance atlantique et sa sentinelle avancée sur le flanc sud de la Russie; occulter son partenariat stratégique avec Israël, unique pays musulman disposant d’ailleurs d’un tel statut à tout le moins publiquement, de même que son rôle de base-arrière du djihadisme planétaire dans la guerre de Syrie, enfin l’impunité dont elle jouit du fait du génocide arménien ou encore sa féroce répression des Kurdes de Turquie.

C’est oublier enfin la sympathie dont bénéficie l’État Islamique auprès de la population turque, tout comme d’ailleurs en Arabie saoudite, l’autre grand allié musulman des pays occidentaux.

10 % des Turcs ne considèrent pas l’État islamique (EI) comme une organisation terroriste et plus de 5% approuvent son action, selon une étude publiée mardi 12 janvier 2016 par un think-tank basé à Ankara, et relayée par Reuters. Cette enquête menée au mois de novembre a été réalisée auprès de 1500 personnes à travers tout le pays Par ailleurs, 21% des sondés ont répondu que l’EI représentait l’islam et 8,9% croient qu’il s’agit d’un pays. La Turquie compte 78 millions d’habitants.

Cette explosion intervient alors que le pays est en état d’alerte maximum depuis l’attaque la plus meurtrière survenue sur son sol, attribuée à Da’ech, qui a fait 103 morts et 500 blessés en Octobre 2015 devant la gare centrale d’Ankara. Ce double attentat a constitué un coup dur pour le tourisme en Turquie, qui engrange annuellement près de 36 milliards de dollars de revenus touristiques, mais qui est néanmoins déjà affecté par le boycott touristique de la Russie consécutif à l’incident aérien russo-turc du 24 novembre 2015.

Sur la défensive depuis l’intensification des raids de l’Otan contre ses positions et ses revers successifs en Irak, Abou Bakr Al Baghdadi (aka le calife Ibrahim), chef de Da’ech, s’est résolu à menacer directement l’Arabie saoudite, et pour la première fois, directement Israël, dans un surenchérissement des enjeux; De transformer, sur le terrain, ses fiefs à la frontière syro irakienne en camp retranché pour faire du périmètre Iblib-Raqqa le «Tora Bora» du Moyen-Orient, sur le modèle afghan..

L’assaut contre Deir Ez Zor, le 17 Janvier 2015, avec la capture de près de 300 civils de même que l’attentat de Djakarta relève de cette politique de surenchère.

L’attentat d’Istanbul, revendiqué par Da’ech, constitue-t-il une manifestation de sa nervosité face aux restrictions imposées par Ankara aux agissements des djihadistes. Ou un coup de semonce pour dissuader le gouvernement néo-islamiste d’Ankara contre tout éventuel revirement de sa politique de soutien à la nébuleuse islamiste?

Règlement de compte inter-djihadiste

La perspective d’une possible relance du processus visant à une transition politique du pouvoir en Syrie, matérialisée par la conférence de Vienne 1 et Vienne 2 avec pour la première fois la participation de l’Iran, a déclenché une vague d’assassinats dans les rangs djihadistes dans une tentative de mise au pas des récalcitrants et son adaptation au nouveau momentum diplomatique régional et international, avec leur inhérente réplique djihadiste.

La Turquie a procédé à la liquidation physique de trois dirigeantes kurdes, notamment Siva Demir, coprésidente du Conseil du Peuple de Slopy et Fatma Wayar, activiste du Congrès des Femmes kurdes, dans la foulée de la constitution du «Conseil Démocratique de Syrie», le 13 Décembre 2015 et un dirigeants de Jabhat An Nosra, Jamil Raadoune, chef du «groupement des faucons de la forêt», a été assassiné à Antioche (sud de la Turquie).

Huit dirigeants de Jabhat An Nosra ont également été assassinés, dont Jamil Raadoune, chef du «groupement des faucons de la forêt», à Antioche (sud de la Turquie) et Ibrahim Said, officier dissident, membre de la Haute Cour relevant du Conseil des Oulémas de Homs, responsable législatif de la brigade 313.

Pour aller plus loin voir à ce propos: «Les groupements islamistes phagocytent Al Qaida, les assassinats en augmentation croissante».
http://www.al-akhbar.com/node/249866

Retour sur la face cachée de la Turquie, pas si isolée ni si angélique que certains éditocrates voudraient bien en accréditer l’image.

La Turquie constitue la base arrière du recrutement djihadiste, en même temps que la principale voie de transit et de ravitaillement de l’État islamique et la «courageuse guerre déclenchée par la France contre Da’ech est une farce», soutient le politologue britannique Nafeez Moussadeq Ahmed, collaborateur du journal londonien «The Guardian».

Le fait est connu et reconnu. Pour s’en convaincre, il suffit de se référer à la remarquable étude du journaliste Ceylan YEGINSUSEPT du New York Times à lire sur ce lien :
http://www.madaniya.info/2014/09/22/turquie-base-arriere-du-recrutement-djihadiste-compte-daech-isis/

ainsi que l’étude de Seymour Hersh sur les manipulations politiques à propos de l’usage des armes chimiques en Syrie :
http://www.madaniya.info/2014/12/15/seymour-hersh-the-red-line-and-the-rat-line/

Une étude de Nafeez Mosaddeq Ahmed, politologue britannique d’origine bangladaise, collaborateur du journal londonien The Guardian confirme le fait: «Ankara est suspecté depuis belle lurette de fermer les yeux sur le transit, via son territoire, des légions de combattants étrangers en partance pour la Syrie», écrit-il.

La complicité du gouvernement turc avec les groupes terroristes a été établie bien avant les révélations du ministère russe de la Défense sur les liens du clan Erdogan avec le trafic illicite du brut extrait par Da’ech des champs pétrolières d’Irak et de Syrie, le rackette sur ce trafic ainsi que le transit du brut de Da’ech vers le port turc de Ceyhan, sur la Méditerranée.

La contrebande du pétrole de Da’ech

Après la destruction d’un appareil militaire russe dans la zone frontalière syro-turque, le vice-ministre russe de la Défense, Anatoli Antonov avait pointé du doigt le clan Erdogan dans ce trafic: «Vous ne vous posez pas de questions sur le fait que le fils du président turc s’avère être le dirigeant d’une des principales compagnies énergétiques et que son beau-fils a été nommé ministre de l’énergie? Quelle merveilleuse entreprise familiale!», a-t-il commenté en référence au gendre de M. Erdogan, Berat Albayrak, 37 ans, ministre de l’énergie, et à son fils, Bilal Erdogan, qui possède le groupe BMZ, spécialisé dans les travaux publics et le transport maritime

«Un responsable occidental coutumier des secrets des renseignements a révélé, au Guardian, qu’il a été établi, sur la foi des informations recueillies lors d’un raid contre une cache de l’état Islamique, que les transactions entre la Turquie et ISIS sont désormais «indéniables»… «Le soutien d’Ankara ne se limite pas à l’état Islamique mais s’étend aussi à Ahrar Al Sham et à Jabhat An Nosra, filiale d’Al Qaida en Syrie.

La distinction que la Turquie fait avec d’autres groupements djihadistes est mince. «Il est indubitable que la Turquie coopère, militairement avec les deux groupements djihadistes, mettant à leur disposition des camps d’entraînement, en Turquie, à l’abri des raids aériens de la coalition atlantiste.

Le transit des communications internationales de Da’ech via la Turquie (1)

… «L’état Islamique se procure des paraboles en Turquie, un équipement qui lui permet d’amplifier sa propagande. Aucune organisation terroriste n’utilise autant internet avec autant de succès pour ce qui est du recrutement des sympathisants de l’état Islamique. …Opérant dans une zone où les infrastructures dans le domaine des télécommunications sont quasiment détruites, comment se fait-il qu’un tel groupement puisse opérer avec autant d’aisance».

Pour se connecter en Ligne en Syrie ou en Irak, le matériel technologique est accessible depuis la province turque de Hatay, (l’ancienne province syrienne d’Alexandrette détachée par la France de la Syrie au profit de la Turquie). Des milliers de paraboles ont ainsi été installées dans cette zone permettant aux utilisateurs d’accéder à Internat par satellite.

Le boom du marché satellitaire à Antakya

…«Le marché des paraboles a connu un bond considérable dans ce secteur. À Antakya, la demande de technologie satellitaire a dynamisé le commerce. Deux des multiples pourvoyeurs d’équipements revendiquent, chacun, 2.500 utilisateurs, générant des revenus annuels de l’ordre de 100.000 dollars par an. Prudents, toutefois, ils assurent être «des fournisseurs de partenaires commerciaux», sans connaître les clients ultimes.
…«Des activistes syriens indiquent, quant à eux, que les paraboles sont localisées sur les toits des médias center et sur les toits des immeubles d’habitation de la milice terroriste. Sans ces paraboles l’état Islamique serait coupé du monde extérieur et plusieurs entreprises de distribution sont impliquées dans la chaine de commercialisation de la technologie nécessaire pour l’accession à Internet par satellite», précise l’auteur de cette étude.

En tête des fournisseurs, les opérateurs européens (Eutelsat, Avanti communications et SES)

En tête des fournisseurs figurent, les leaders européens des opérateurs par satellite Eutelsat (France), Avanti Communications (Royaume Uni) et SES (Luxembourg). Les sociétés de distribution achètent aux firmes occidentales les équipements et les capacités des satellites puis les revendent aux clients privés ou à des groupes.

Les ventes en Turquie sont relativement faibles en raison du caractère onéreux des connexions par satellites, plus coûteuses que via l’ADSL classique. Selon les données les plus récentes fournies par les autorités turques des télécommunications, il existait 11.000 utilisateurs d’Internet par satellite au premier trimestre 2015; soit 500 fois plus que l’année précédente. Un chiffre à nuancer en comparaison des chiffres des firmes européennes. Ainsi en 2013 et 2014, la société SAT Internet services, basée à Newstadt, a indiqué avoir exporté, à elle seule, plus de 6.000 paraboles vers la Turquie.

…«Il est probable que la plupart des paraboles ne soient pas restées en Turquie. Il existe de grandes chances qu’une bonne partie des équipements se soient retrouvés sur le marché syrien, un marché captif, car il présente cet avantage décisif de ne pas disposer d’autre alternative pour accéder à l’Internet, justifiant ainsi des tarifs très élevés, ou alors connaissant parfaitement l’identité des utilisateurs de leurs services, ces entreprises partageaient leurs informations avec les services de renseignements »

Se fondant, par ailleurs, sur les confidences d’un ancien technicien des communications d’ISIS à la revue américaine «Newsweek», Nafeez Ahmed indique que le technicien a «admis avoir établi régulièrement des communications avec des gradés d’ISIS, du rang de commandant ou capitaine, avec officiels turcs, soutenant que «les chefs d’ISIS n’éprouvaient aucune crainte du fait que la coopération avec les Turcs était totale».

Outre le transit d’armes et de pétrole, Nafeez Ahmed mentionne le transit de nitrate d’ammonium, produit fertilisant utilisé aussi dans la fabrication des bombes, transporté depuis AKCAKALE, une ville de 90.000 foyers en Turquie, à Tell Ayoub, en Syrie. Pour rappel, La coalition atlantiste, notamment les États Unis, le Royaume Uni et la France, font la guerre à l’État Islamique, le protégé de la Turquie, lui-même membre de l’OTAN .

La guerre de la France contre Da’ech, une «farce»

«L’Otan abrite l’Etat Islamique: Pourquoi la courageuse guerre de la France contre ISIS est une farce, souligne le politologue britannique du Guardian, pointant du doigt les incohérences de la stratégie atlantiste, en particulier de la France.

Vieux remake de l’alliance entre François 1er et Solimane Le Magnifique, la «politique sunnite» de François III apparaît, au vu de son bilan, comme une réédition au rabais d’une alliance de la France, non avec le Monde musulman, mais avec la frange la plus obscurantiste de l’Islam, en substitut à la grande «politique arabe» conçue par le général Charles de Gaulle. Soixante ans après Guy Mollet et son «expédition punitive» de Suez et Robert Lacoste avec ses ratonnades d’Alger, la campagne de Syrie de François III constitue le nouvel exploit à mettre au passif du socialisme français.

Machiavélique, manipulateur, un tantinet démagogue, Recep Tayyip Erdogan avait inauguré son règne pour une diplomatie né-ottomane se proposant d’aboutir à «zéro problème» avec son voisinage arabe. Il se retrouve Au terme de treize ans de règne sans partage, le nouveau sultan se retrouve avec «zéro ami» dans son environnement et une foultitude de problèmes internes dans son Homeland.

«Un état fascisant s’installe de plus en plus en Turquie et l’opinion internationale joue au jeu des trois signes: Je ne vois pas, je n’entends pas et je ne parle pas», a diagnostiqué le politologue Cengiz Aktar, chercheur à l’Istanbul Policy Center.
http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20160121.OBS3173/un-etat-fascisant-s-installe-de-plus-en-plus-surement-en-turquie.html

Charlie Hebdo, Janvier 2015, Paris-Bataclan, Novembre 2015, gare centrale d’Ankara, Octobre 2015 et Istanbul Sultanahmet, Janvier 2016, retentissent comme de sanglants rappels de cette liaison toxique.

Piètre bilan tant pour la France que pour la Turquie, les deux équarrisseurs de la Syrie, dont la malfaisante alliance pourrait constituer, faute d’un sursaut, leur fosse commune.

Par René Naba | 8 février 2016

Journaliste-écrivain, ancien responsable du Monde arabo musulman au service diplomatique de l’AFP, puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, responsable de l’information, membre du groupe consultatif de l’Institut Scandinave des Droits de l’Homme et de l’Association d’amitié euro-arabe. Auteur de « L’Arabie saoudite, un royaume des ténèbres » (Golias), « Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français » (Harmattan), « Hariri, de père en fils, hommes d’affaires, premiers ministres (Harmattan), « Les révolutions arabes et la malédiction de Camp David » (Bachari), « Média et Démocratie, la captation de l’imaginaire un enjeu du XXIme siècle (Golias).

(1) www.zerohedge.com/news/2015-12-31/how-isis-broadcasts-its-message-world-satellite-dishes-bought-turkey

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