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Guerres hybrides: Briser les Balkans.Le partenariat stratégique russo-chinois s’installe en Europe (Oriental Review)

par Andrew Korybko 24 Mai 2016, 14:32 UE Europe Chine Russie USA Balkans Impérialisme Tension

Guerres hybrides: Briser les Balkans.Le partenariat stratégique russo-chinois s’installe en Europe (Oriental Review)
Guerres hybrides: Briser les Balkans.Le partenariat stratégique russo-chinois s’installe en Europe
Par Andrew Korybko 

Oriental Review

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Diane pour le Saker francophone

La première partie a longuement parlé de la situation stratégique dans les Balkans et brièvement identifié la situation dans chaque pays, insufflant ainsi au lecteur de précieuses connaissances de base. En continuant avec ce qui a déjà été appris, la recherche va maintenant passer à un examen des deux projets transnationaux conjoints multipolaires qui sont la raison pour laquelle la région est ciblée pour les guerres hybrides.

Structures fondamentales

Dans un cadre conceptuel semblable à ce qui se passe en Asie centrale en ce moment, la Russie et la Chine ont également une vision stratégique commune pour les Balkans qui implique des projets d’infrastructure complémentaires ouvrant la voie à une transformation géopolitique régionale. La principale différence entre l’Asie centrale et les Balkans, cependant, c’est que la première relie physiquement les deux grandes puissances tandis que le second est au-delà de leurs périphéries directes. Cela rend les Balkans beaucoup plus vulnérables à un subterfuge externe puisque ni la Russie ni la Chine ne sont capables de protéger directement leurs intérêts là-bas sur ce point et doivent plutôt compter sur d’habiles manœuvres diplomatiques, des promesses économiques alléchantes et des partenariats stratégiques efficaces afin d’assurer la viabilité de leurs projets respectifs. Les États-Unis, et dans une certaine mesure certains acteurs étatiques et individuels dans l’Union européenne, ont peur des plans de la Russie et de la Chine parce qu’ils s’inquiètent de perdre une influence sur ce territoire géostratégique qui pourrait littéralement servir de tête de pont multipolaire au centre du continent.

Objectifs géopolitiques

On a là la vraie nature géopolitique de ce que les deux grandes puissances eurasiennes essaient d’accomplir, et le fait qu’elles envisagent que leurs projets transnationaux conjoints deviennent des aimants pour la cause multipolaire. L’idée est qu’elles vont attirer un soutien régional organique au sein de la population à travers les avantages positifs qu’elles fournissent à chacun des États de transit.

Parallèlement à cela, la construction d’une infrastructure physique toujours plus profondément en Europe forge un chemin commun pour faire avancer l’influence russe et chinoise et marier chaque extrémité logistique ensemble dans une communauté d’intérêts économiques. Grâce à ces moyens, les États multipolaires peuvent approfondir leur engagement avec l’Europe, ce qui en fin de compte sert à contester la pression unipolaire primordiale que les États-Unis actuellement exercent sur eux.

Conceptuellement parlant, plus la Russie et la Chine ont d’interactions économiques avec leurs homologues européens, plus il est probable que leurs partenariats bilatéraux en développement pourraient s’étendre à d’autres domaines et, éventuellement, prendre un caractère stratégique et politique. Le Parallèlement, les États-Unis perdent progressivement leur emprise sur l’Europe, ce qui est géopolitiquement inacceptable pour eux car la gestion des affaires du supercontinent dépend du contrôle absolu de la péninsule eurasienne occidentale.

Contre-mesures américaines structurelles

Du point de vue géostratégique américain, l’Europe est tout aussi importante dans sa grande stratégie que le Moyen-Orient et l’Asie de l’Est. Avec la Russie et la Chine repoussant actuellement les USA sur ces deux derniers fronts, il est de la plus haute importance que l’Europe reste un bastion unifié de l’hégémonie unipolaire. Par conséquent, les États-Unis ne veulent pas prendre le risque de perdre leur bastion européen au profit d’un partenariat stratégique russo-chinois et poussent agressivement deux contre-mesures structurelles destinées le à prévenir. Les deux sont enveloppées du linceul de cette nouvelle guerre froide que Washington a délibérément provoquée.

OTAN

La première contre-mesure est l’élargissement de l’OTAN à travers le continent sous le faux prétexte de «lutter contre l’agression russe».  C’est pour en faire la promotion que le secrétaire d’État John Kerry a fait sa déclaration tristement célèbre de février 2015, lorsqu’il a lancé que «la Serbie, le Kosovo, le Monténégro, la Macédoine, et d’autres pays – la Géorgie, la Moldavie, la Transnistrie – sont sur la ligne de feu» entre les États-Unis et la Russie. Ce n’est pas entièrement vrai, car la Russie n’a personne dans «sa ligne de feu», bien que les États-Unis, eux, en aient certainement, avec clairement une liste d’objectifs géopolitiques de guerre hybride pour ces prochaines années.

L’expansion de l’infrastructure de l’OTAN, toujours plus proche d’eux dans les mois qui ont suivi, est la première étape structurelle pour intimider ces États (sans compter le Kosovo, qui est une province occupée de la Serbie) avec la ferme intention de les éloigner d’une coopération potentiellement pragmatique avec la Russie. Cela a réussi dans certains cas, comme en Géorgie, mais a échoué dans d’autres tels que la Serbie et la Macédoine, malgré le fait que ce dernier pays doive composer avec la pression exercée par les centres de commandement de l’OTAN nouvellement ouverts en Roumanie et en Bulgarie.

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TAFTA (TTIP)

Le second moyen par lequel les États-Unis cherchent à anticiper le partenariat stratégique russo-chinois qui pourrait affecter le changement multipolaire sur le continent est le TAFTA, une forme d’impérialisme post-moderne qui placerait l’UE sous le contrôle économique américain et empêcherait la formation de tout accord de libre-échange négocié indépendamment à l’extérieur sans l’approbation de Washington. Il y a aussi la question de la gouvernance économique, de sorte que les plus grandes sociétés transnationales recevraient des droits politiques et juridiques non expressément accordés aux êtres humains, avec pour effet de permettre aux plus grandes entreprises américaines d’influencer stratégiquement la plupart des gouvernements vassaux européens.

Comment ces liens influent-ils la géopolitique dans le contexte des Balkans examiné ici? C’est simple. Si les méga-projets économiques de la Russie et de la Chine sont mis en œuvre avec succès, la prochaine étape logique serait pour leurs pays partenaires d’entrer finalement dans des relations commerciales privilégiées avec eux après un certain temps. Un tel développement sera exclu explicitement si certains d’entre eux doivent recevoir l’approbation des États-Unis par avance par l’intermédiaire de leur participation au TAFTA. Même si seuls certains États, partenaires de transit, sont liés à l’accord, cela obstrue encore, à l’échelle continentale, la vision plus large de la Russie et de la Chine visant à approfondir leur engagement multipolaire complet avec l’ensemble du continent, donnant ainsi assez d’espace stratégique aux États-Unis pour respirer et perfectionner un coup contre le projet russo-chinois dans un futur proche.

Les méga-projets multipolaires

Toutes ces analyses stratégiques et situationnelles complètes ont préparé le lecteur à comprendre pleinement les contours des méga-projets multipolaires de la Russie et la Chine dans les Balkans. Ils seront discutés brièvement plus bas, puis complètement décryptés par la suite.

Le Balkan Stream et la Route de la soie des Balkans

Si on garde à l’esprit la nature complémentaire du partenariat stratégique russo-chinois, le plan de la Russie a pour fer de lance le gazoduc Balkan Stream
(nom géographique donné par  l’auteur pour l’ensemble du projet Turkish Stream prévu) tandis que la Chine veut construire une Route de la soie des Balkans avec un train à grande vitesse traversant toute la région. Les deux projets courent le long de l’axe nord-sud reliant les Balkans avec la Grèce centrale, ce qui explique l’importance analytique antérieurement accordée à cette sous-région spécifique. Le Balkan Stream envisage de passer sous la mer Noire pour déboucher sur la terre ferme dans la région de Thrace orientale en Turquie, avant de continuer à travers la Grèce, la République de Macédoine, la Serbie et la Hongrie. La Route de la soie des Balkans prévoit de suivre globalement le même trajet, en reliant le port grec du Pirée (un des plus grands et des plus importants en Europe) à Budapest en passant par Skopje (Macédoine) et Belgrade (Serbie). Mis bout à bout, le rôle qu’en attend la Russie est de fournir une source d’énergie indépendante [des USA, NdT] alors que celui de la Chine est de faire la même chose avec le commerce, et tous deux sont censés compléter considérablement les capacités de prise de décision indépendants de leurs partenaires de transit et de les guider vers la multipolarité.

Blocage flux des Balkans

Deux essais, deux frappes

Aussi positif que tout cela semble, il est loin d’être certain que l’un de ces projets deviennent une réalité, étant donné que les États-Unis, comme cela a été expliqué précédemment dans la partie I, feront tout ce qui est en leur pouvoir empêcher qu’ils soient construits. Dans l’esprit de la nouvelle guerre froide et à la suite de son succès pour éteindre le South Stream [Passage d’un gazoduc par la Bulgarie, NdT], les États-Unis se sont donné comme priorité pour leurs efforts d’obstruer le pipeline du Balkan Stream de la Russie, et ils y ont réussi en grande partie pour le moment, même si on peut le regretter. Le premier défi est venu en mai 2015 et avec la tentative de Révolution de couleur en Macédoine, qui, heureusement, a été repoussée par des citoyens patriotes du pays. Ensuite l’ordre du jour de la déstabilisation a été la crise politique qui a menacé de s’emparer de la Grèce lors du débat après le référendum sur l’austérité, l’idée étant que si Tsipras était déposé, alors le Balkan Stream serait remplacé par le projet EastRing promu par les USA. Une fois de plus, les Balkans ont bien résisté et le complot américain a été vaincu, mais c’était la troisième manœuvre, la plus directement antagoniste lpour faire échouer ce projet, et qui l’a mis en attente pour une période indéfinie.

 

 

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East Ring

 

 

Trois, le chiffre porte bonheur

Le moment culminant fut le 24 novembre, lorsque la Turquie a abattu un bombardier anti-terroriste russe opérant dans le ciel syrien, et le projet naissant du Turkish Streamest devenu une victime de la réaction en chaîne prévisible de la détérioration politique entre les deux parties. Étant donnée la façon dont il était évident que la coopération énergétique serait l’une des victimes des tensions latentes russo-turques, il va de soi que les États-Unis ont délibérément poussé la Turquie afin de provoquer cette réaction domino et saborder le Balkan Stream. Quoi qu’il en soit (et cela semble sûrement assez convaincant pour être le cas), cela ne signifie pas que le projet est vraiment annulé, car il est trop stratégique pour n’être mis à l’écart que temporairement. La Russie, de façon compréhensible, ne veut pas améliorer la position d’un État qui s’est lui-même avéré être si ouvertement agressif envers elle, mais ce sentiment ne durera qu’envers le gouvernement actuel et dans le contexte actuel. Il est concevable qu’un changement fondamental dans la position de la Turquie (cependant peu probable à court terme) pourrait conduire à une détente de façon à ressusciter le Balkan Stream, mais un scénario plus probable serait que les masses mécontentes et / ou des représentants militaires affolés renversent le gouvernement.

Renversement turc ?

Ces deux possibilités ne sont pas si improbables quand on prend note du ressentiment croissant face aux méthodes d’Erdogan et la position précaire dans laquelle il a placé ses forces armées. L’insatisfaction d’une masse croissante et significative de Turcs est bien connue (surtout au milieu d’une insurrection kurde toujours plus forte), mais ce qui est moins discuté est la situation stratégique désavantageuse à laquelle doit faire face l’armée en ce moment. Comme l’auteur l’a écrit sur le sujet en octobre 2015, les forces turques sont réparties entre leurs opérations anti-kurdes dans un large sud-est, la sécurisation du pays face à État islamique et les attaques extrêmes de terroristes de gauche, des interventions ponctuelles dans le nord de l’Irak; le reste est en état d’alerte le long de la frontière syrienne. Cette situation est déjà presque hors de contrôle par les militaires et l’une des dernières choses que des dirigeants responsables devraient faire en ce moment est d’ajouter une menace Russe imaginaire et complètement inutile concoctée par Erdogan. Cette pression pourrait se révéler trop forte pour eux, et dans l’intérêt de la sécurité nationale et pour remplir correctement leur rôle constitutionnel pour la sauvegarde de l’intégrité territoriale de l’État, ils pourraient se regrouper pour le renverser, en dépit des changements systémiques qu’il a adoptés ces dix dernières années pour se défendre contre un tel événement.

La voie à suivre

Il y a une chance très réelle que le Balkan Stream soit dégelé et que le projet soit autorisé à aller de l’avant un jour, car il est d’importance trop stratégique pour la Russie, et même la Turquie, pour rester en veille indéfiniment. Il est tout à fait possible qu’un changement politique interne ait lieu en Turquie, que ce soit dans l’état d’esprit de la direction actuelle ou plus probablement avec l’émergence d’un nouveau gouvernement révolutionnaire via un coup d’État, ce qui signifie qu’il est beaucoup trop tôt pour la Russie ou les États-Unis pour abandonner leurs politiques respectives autour du Balkan Stream. Par conséquent, les deux grandes puissances déroulent une sorte de stratégie d’assurance géopolitique, et dans chaque cas, elle est centrée sur la Route de la soie des Balkans de la Chine. Du point de vue américain, les États-Unis doivent  poursuivre sans relâche la déstabilisation des Balkans, car même si le projet russe est arrêté avec succès, ils doivent encore faire la même chose pour celui de la Chine. Tant que la Route de la soie des Balkans continue de se construire la Russie conservera un aimant multipolaire via son premier partenaire stratégique et sur lequel elle peut concentrer l’influence qu’elle a cultivée jusqu’à présent. Dans le cas où le Balkan Stream serait dégelé, la Russie pourrait immédiatement revenir à sa stratégie comme si elle n’avait jamais été contrariée et joindre ses forces stratégiques à celles de son allié chinois, comme cela avait été initialement prévu. Ce scénario de cauchemar est la raison pour laquelle les États-Unis doivent recourir à une guerre hybride dans leur tentative désespérée de détruire la Route de la soie des Balkans.

Comme cela a déjà été mentionné de façon similaire, l’approche russe est de se concentrer davantage sur le plan économique, militaire et sur les diversifications politiques qui étaient censées accompagner l’infrastructure physique basée sur l’énergie qu’elle avait l’intention de construire. Au lieu du gazoduc formant la colonne vertébrale des nouveaux Balkans, il semble que le train à grande vitesse de la Route de la soie des Balkans prendra ce rôle, mais de toute façon, il y a un méga-projet multipolaire qui agit comme un aimant pour l’influence russe. Dans la configuration actuelle, la Russie a relativement moins d’influence pour décider directement du cours de la construction de l’infrastructure, mais en même temps, elle devient indispensable à la Chine. Pékin n’a quasiment pas de liens préexistants avec les Balkans en dehors de relations purement économiques (et même celles-ci sont relativement récentes), de sorte que la participation privilégiée de la Russie pour soutenir le projet et investir le long de la Route de la soie des Balkans (qui était censée fonctionner en parallèle avec le Balkan Stream et apporter ledit investissement de toute façon) contribue à renforcer le soutien régional et local en présentant un visage amical et familier aux décideurs qui sont déjà habitués à travailler avec. Cela ne veut pas dire que la Chine ne peut pas construire le projet en main propre ou qu’elle n’a pas de soutien légitime dans les Balkans pour une telle initiative, mais que la participation en première ligne de la Russie rassure les élites locales, la Russie étant un partenaire civilisationnel influent et culturellement proche qui place également et de façon visible des attentes élevées dans le processus.

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Pékin est le dernier espoir des Balkans

Il a été établi à ce jour que le partenariat stratégique russo-chinois destiné à révolutionner le continent européen avec une infusion d’influence multipolaire le long du corridor des Balkans était censé soutenir le Balkan Stream et la Route de la soie des Balkans. Malheureusement les États-Unis ont temporairement réussi à freiner le Balkan Stream, ce qui signifie donc que la Route de la soie des Balkans est le seul méga-projet multipolaire viable actuellement envisagé dans la région. Du coup, c’est la Chine, pas la Russie, qui est le flambeau de la multipolarité à travers les Balkans, bien que Pékin dépende en partie de l’influence de la Russie, qui est là pour aider à sécuriser leur objectif géostratégique partagé et pour aider à en faire une réalité. En tout cas, la Route de la soie des Balkans est sans doute plus importante que le Balkan Stream pour le moment, et en tant que telle, elle mérite de recevoir une attention particulière sur les détails stratégiques associés afin de mieux comprendre pourquoi elle représente le dernier espoir multipolaire des Balkans.

Fondation institutionnelle

Le concept de Route de la soie des Balkans a mis quelques années à émerger, et il doit sa genèse à la politique chinoise Une ceinture Une route (New Silk Road) de construction d’infrastructures conjointes dans le monde entier. Cet effort a été imaginé afin de résoudre le double problème de la création d’occasions pour les investissements chinois à l’étranger et de l’aide aux régions géostratégiques complémentaires dans leur quête libératrice pour atteindre la multipolarité. Relativement à la zone d’étude, la Route de la soie des Balkans est la manifestation régionale de cet idéal, et c’est en fait une partie de l’engagement plus large de la Chine avec les pays d’Europe centrale et orientale.

Le format de leur interaction multilatérale a été formalisé en 2012 lors du premier sommet (Chine-CEEC) jamais organisé à Varsovie entre la Chine et les pays d’Europe centrale et orientale. Puis, deux ans plus tard à Belgrade, s’est produit l’événement qui a produit l’idée d’un projet de train à grande vitesse Budapest-Belgrade-Skopje-Athènes (la description familière de l’auteur est la Route de la soie des Balkans) visant à approfondir l’interconnexion économique des deux côtés. Le sommet de 2015 à Suzhou a produit un programme à moyen terme pour 2015-2020, qui, entre autre, propose la création d’une société de financement conjointe pour fournir des fonds de crédit et d’investissement pour ce projet et pour d’autres. Il a également décrit officiellement la Route de la soie des Balkans comme étant le China-Eurasia Land-Sea Express Line et a suggéré qu’elle soit intégrée dans le nouveau corridor économique terrestre eurasiatique dans le futur, ce qui implique que Pékin aimerait voir ces pays coopérer de manière plus pragmatique avec la Russie (en premier lieu, cela vise la Pologne). Surtout, Xinhua a rapporté que les participants ont convenu de terminer l’étape Budapest-Belgrade du projet en 2017.

Contexte stratégique

Ce que tout cela signifie est que la Chine a accéléré ses relations diplomatiques, économiques et institutionnelles avec l’Europe centrale et orientale en l’espace de seulement quelques années, devenant étonnamment un joueur de premier plan dans une région située à l’autre bout du monde, très loin d’elle, et devenant partiellement une composante formelle du bloc multipolaire. Ceci peut être expliqué uniquement par l’attractivité économique de la Chine pour la CEEC qui transcende toutes sortes de frontières politiques, ainsi que l’ambition de complémentarité que la supergéante de l’Asie de l’Est manifeste dans l’approfondissement de sa présence dans le monde entier. Ensemble, ces deux facteurs se combinent en une composante formidable de la grande stratégie de la Chine, qui cherche à utiliser des leurres économiques incontournables dans la conduite de ses partenaires (en particulier ceux qui représentent le monde unipolaire) sur la voie d’un changement géopolitique tangible en l’espace d’une génération. Pour revenir à la Route de la soie des Balkans, celle-ci représente le principal véhicule de Beijing dans la réalisation de sa stratégie à long terme, et la raison d’être géo-économique de la façon dont cela est prévu pour fonctionner sera expliqué dans la section ci-dessous. Cependant, avant d’y venir, il est pertinent de rappeler à quoi il a été fait référence plus tôt au sujet des impératifs hégémoniques des États-Unis, puisque cela explique pourquoi ces derniers ont tellement peur de l’engagement économique de la Chine en Europe qu’ils envisagent d’aller jusqu’ concocter des guerres hybrides destructrices pour l’arrêter.

Fondements géo-économiques

La justification géo-économique de la Route de la soie des Balkans est évidente, et elle peut être facilement expliquée en examinant la grande zone d’Europe centrale et orientale qu’elle envisage de connecter. La péninsule européenne du Sud-Est irrigue directement chacune de ces deux régions, et la plate-forme hongroise de Budapest est géographiquement située au centre de ce vaste espace. Telle que la situation se présente actuellement, il n’y a pas de corridor nord-sud fiable reliant la Hongrie et les marchés autour d’elle (à savoir l’Allemagne et la Pologne) aux ports méditerranéens grecs, ce qui signifie que le commerce maritime chinois avec ses entreprises de pointe doit physiquement contourner l’ensemble de la péninsule européenne. La Route de la soie des Balkans change tout cela et permet d’éviter des journées d’expédition inutiles en amenant les marchandises par l’Europe centrale et orientale au port grec du Pirée et à portée pratique de Suez, où croisent des navires chinois. Cela permet d’économiser du temps et de l’argent, ce qui rend la route plus rentable et efficace pour toutes les parties concernées.

À l’avenir, les économies d’Europe centrale et orientale pourraient expédier leurs marchandises par la Russie vers la Chine via le pont terrestre eurasiatique. Cependant, alors que tout cela pourrait être bénéfique du point de vue des relations producteurs-consommateurs, ce serait peu avantageux pour les revendeurs qui prévoient de réexporter ces produits ailleurs dans le monde. Pour tirer profit de la dynamique des développements économiques actuellement en cours en Afrique de l’Est et du Sud (que ce soit par la vente sur ces marchés ou dans la construction d’une présence physique là-bas), il est préférable pour les entreprises de l’autre partie de se connecter entre elles au travers d’un nœud maritime qui leur permet de charger ou de décharger leurs marchandises transbordées efficacement et rapidement. Géo-économiquement parlant, il n’y a pas de meilleur endroit pour cela que le port du Pirée, car c’est le port du continent européen le plus proche du canal de Suez qui doit être traversé pour accéder aux destinations mentionnées ci-dessus, avec ou sans transbordement (par exemple, si les entrepreneurs de l’UE décident d’exporter directement leurs produits là-bas sans utiliser d’intermédiaire chinois).

Afin de se connecter au Pirée, le corridor ferroviaire à grande vitesse connu sous le nom de Route de la soie des Balkans est une condition préalable en terme d’infrastructure, et la réussite de son achèvement conduirait à une augmentation importante du commerce européen de manière rentable et réorienté vers la Chine et d’autres endroits non-occidentaux en plein essor, comme l’Inde et l’Éthiopie. Les États-Unis craignent de perdre leur position de premier partenaire commercial de l’UE, sachant que la pente glissante stratégique qui pourrait suivre rapidement, pourrait conduire à un effritement rapide de son contrôle hégémonique. Vu du point de vue inverse, la Route de la soie des Balkans est le dernier espoir de l’UE d’avoir un avenir multipolaire indépendant d’un contrôle américain total. C’est pourquoi il est si géopolitiquement nécessaire pour la Russie et la Chine de voir ce projet terminé. L’inévitable affrontement de cette nouvelle guerre froide que cela représente et les enjeux extraordinairement élevés impliqués signifient que les Balkans resteront l’un des principaux points chauds dans cette dangereuse lutte par procuration, en dépit des revirements hiérarchiques de ses protagonistes multipolaires.

Champ de bataille de la nouvelle guerre froide: Remix

On sort de l’ancienne…

Les acteurs traditionnels concurrents dans les Balkans ont toujours été les États dirigés par les Allemands (l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne impériale, l’Allemagne nazie et l’Union européenne contemporaine), la Russie (l’Empire Russe, l’Union soviétique et la Fédération de Russie) et la Turquie ( l’Empire ottoman, la République turque et la démocratie islamiste d’Erdogan). Cette dynamique a toujours été dans le jeu depuis deux siècles avec régularité. D’autres participants ont parfois été impliqués (par exemple le Royaume-Uni et la France en Grèce), mais ils étaient toujours plus l’exception que la règle et le va-et-vient de ces rivalités entre ces trois pouvoirs de base a été le pilier des relations internationales des Balkans. Si on revient rapidement à l’ère post-Guerre froide, cela a pris la forme de l’expansionnisme de l’UE, la restauration de l’influence civilisationnelle de la Russie et la promotion par la Turquie de l’islamisme. Dans une certaine mesure, c’est tout simplement la manifestation moderne des rivalités séculaires, exprimées sous une forme actualisée, et il y avait là une large part de stabilité et de  prédictibilité dans leurs interactions trilatérales.

… et on arrive à la nouvelle

Malheureusement, l’ensemble du paradigme régional a été transformé de manière irréversible par l’implication des États-Unis, qui ont changé le jeu visant à perturber le modèle séculaire par l’expansion de l’OTAN et le bombardement de la Serbie. Avant cela, les États-Unis ont aidé à créer les conditions structurelles pour déstabiliser la Yougoslavie et provoquer son démembrement. Avec le recul historique, l’implication américaine peut objectivement être interprétée comme constituant la force de déstabilisation la plus rapide que les Balkans aient jamais vue. Jamais auparavant, dans un si court laps de temps, la région n’était passée par une destruction aussi massive et une telle réorganisation géopolitique que ce qui s’est passé après 1991, ce qui est entièrement attribuable à la grande stratégie des États-Unis de la fragmentation stratégique des États (plus tard défini comme le concept des Balkans eurasiens de Brzezinski). Les invasions coordonnés classiques et asymétriques des Balkans par les États-Unis (ces dernières par l’intermédiaire des ONG conspirant à des Révolutions de couleur ) établissent une nouvelle norme pour l’application de la force unipolaire et ont été le précédent tactique pour ce qui allait suivre plus tard dans le Moyen-Orient.

Les hyper agressions des États-Unis ont pris la Russie au dépourvu, car elle n’était pas en mesure à ce moment là de les contrer, et cela a fait résolument pencher la balance régionale en faveur de l’UE et la Turquie, alors réunies sous le parapluie unipolaire américain. L’avancée rampante de l’OTAN, de l’UE et de l’extrémisme islamique a joué au détriment de la Russie, et pour plus d’une décennie, il a semblé que Moscou avait finalement abandonné cet espace civilisationnel pour lequel elle avait combattu avec tant d’ardeur pour le libérer au cours des deux derniers siècles. Tout d’un coup, cependant, l’annonce en 2007 du projet South Stream a considérablement signalé le retour de la Russie dans la région. Il indiquait qu’elle avait effectivement passé la dernière décennie à élaborer une stratégie complètement nouvelle pour le réengagement dans les Balkans. Capitalisant sur sa pratique non conventionnelle de géopolitique de l’énergie, la Russie vise à surprendre le monde unipolaire et, asymétriquement, à faire tourner la table suite à ses succès antérieurs. Cette initiative audacieuse, post-moderne, aurait très bien pu réussir, s’il n’y avait pas eu cette nouvelle guerre froide de fabrication américaine qui a délibérément créé les conditions pour cela, avec de facto une suspension indéfinie du successeur du Balkan Stream, le Turkish Stream.

C’est exactement à cette époque que la Chine a commencé à bouger dans les Balkans et à peser du poids de sa Grande Puissance, avec un développement que peu aurait pu anticiper avant qu’il n’ait effectivement eu lieu. N’ayant aucun lien historique avec la région à l’exception de quelques relations mineures cultivées durant la Guerre froide avec l’Albanie et la Roumanie (ces dernières n’ayant pas duré toute la période mais ayant commencé à mi-parcours), la Chine a émergé en quelque sorte brutalement dans les Balkans, et on peut même dire que c’est le dernier espoir d’un avenir multipolaire de l’Union européenne. L’annonce en décembre 2014 de la Route de la soie des Balkans et la récente déclaration du calendrier de 2017 pour son achèvement partiel ont donné un nouvel élan a ce projet mondial multipolaire et a montré que le vent n’avait pas du tout délaissé ses voiles géopolitiques.

Le partenariat stratégique russo-chinois est au cœur de cette initiative transformationnelle, mais à l’heure actuelle, la Chine est le conducteur et la Russie sert de mécano au cas où. Peu importe quelle influence ont sa domination civilisationnelle et son soft power potentiel dans les Balkans, Moscou ne peut accomplir ses projets sans l’aide d’un projet d’infrastructure tangible, comme le gazoduc qu’il voulait construire. Et ce qui est nécessaire pour maintenir l’élan multipolaire actif, c’est le catalyseur économique que seule la Chine peut maintenant fournir. De manière symbiotique, la Chine dépend de la bonne volonté et de la confiance séculaire que la Russie a nourries dans les Balkans, ce qui en fait le seul acteur fiable capable de travailler avec les Balkans centraux pour les aider à vaincre les guerres hybrides que les États-Unis projettent contre eux. Tant Moscou que Pékin ont besoin que la Route de la soie des Balkans se construise tout autant que les États-Unis veulent qu’elle soit obstruée à tout prix, et ce jeu géopolitique à somme nulle définit la scène pour la confrontation actuelle.

L’état du jeu

Pour faire simple, les mondes unipolaires et multipolaires se heurtent dans les Balkans sur le sort géopolitique de l’UE. Les États-Unis et la Turquie représentent les forces les plus solidement unipolaires dans cette bataille, alors que la Russie et la Chine sont leurs contreparties multipolaires. Bien qu’elle soit occupée par les États-Unis, il est très probable que l’UE puisse être libérée si la Route de la soie des Balkans devait jamais être achevée, c’est donc pourquoi on pourrait qualifier les événements qui se déroulent dans les Balkans de bataille pour l’Europe. Les États-Unis emploient des forces militaires, terroristes et non gouvernementales dans cette campagne, tandis que son allié turc répand l’idéologie infectieuse de l’islam radical afin d’attirer une quantité apparemment innombrable de recrues violentes pour la lutte unipolaire et ouvrir la voie au pivot néo-ottoman dans les Balkans.

De l’autre côté, la Russie conseille stratégiquement ses partenaires serbes, leur fournit des armes pour contrebalancer les larbins croates des États-Unis, et elle garde également ouverte la possibilité d’étendre son partenariat stratégique avec la Macédoine au-delà du domaine de la sécurité démocratique (aussi connu comme techniques de contre-Révolution colorée) si les autorités locales devaient choisir. La contribution de la Chine à cette lutte prend la forme de ses ressources économiques écrasantes et d’une grande expérience de gestion très professionnelle qu’elle doit réussir à concrétiser habilement en faisant de la Route de la soie des Balkans une réalité le plus tôt possible. Alors les rêves de prospérité et les possibilités multipolaires associées à la réussite de sa construction produiront une forte et fidèle attraction au projet pour beaucoup de gens dans les pays de transit.

Le nœud de la concurrence voit s’affronter donc essentiellement les idéologies de la force destructrice (les États-Unis et la Turquie) et du développement créatif (Russie et Chine). Le camp unipolaire et ses alliés régionaux albanais et croates n’hésiteront pas une minute à mettre le feu aux Balkans dans une politique de terre brûlée pour une victoire à la Pyrrhus, alors que le fardeau de sauver les Balkans revient aux citoyens patriotes de la sous-région centrale de la Republika Srpska, de la Serbie, du Monténégro et de la République de Macédoine. Il est beaucoup plus facile de payer quelques voyous locaux et d’induire en erreur des jeunes capricieux (religieusement en appui de la cause pro-occidentale) que de cultiver des partisans sincères avec un idéal patriotique. Mais jusqu’à présent, le terrain de jeu semble être encore équilibré avec une quantité presque égale de combattants unipolaires et de défenseurs multipolaires. La différence essentielle, cependant, c’est que les citoyens des Balkans centraux qui soutiennent véritablement leurs États ne tourneront jamais le dos à leurs compatriotes et ils défendront résolument leur patrie contre les attaques jusqu’à leur dernier souffle. On ne peut pas en dire autant pour des agresseurs (qu’ils soient internes ou externes) qui ne croient pas sans réserve en ce pourquoi ils se battent.

L’avenir des Balkans, et par conséquent celui de l’Europe, est à la croisée des chemins à ce stade, et on ne sait pas de quel côté penchera la balance. Le facteur décisif sera inévitablement de savoir si les États-Unis et la Turquie peuvent induire en erreur assez de personnes dans la destruction de leur région d’origine par haine géopolitiquement manipulée, ou si la Russie et la Chine peuvent les convaincre de prendre une position patriotique pour la défendre afin d’ouvrir un avenir meilleur et plus prospère pour tous.

 

 

Serbs protest against government's plans to deepen relations with NATO, February 2016

 

Manifestation serbe contre les plan du gouvernement d’approfondir des relations avec l’OTAN, février  2016

 Andrew Korybko

 

 

 

Article original en anglais :

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Hybrid Wars: Breaking the Balkans. The Russian-Chinese Strategic Partnership Goes To Europe

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Diane pour le Saker francophone

Andrew Korybko est un commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides: l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime(2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride.

Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici 

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