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Merkel à Moscou et Kiev: Der Spiegel dit que Poutine a gagné (Russia Insider)

par Alexander Mercouris 19 Février 2015, 23:22 Ukraine Russie France Allemagne Poutine Merkel Der Spiegel

Merkel à Moscou et Kiev: Der Spiegel dit que Poutine a gagné
Par Alexander Mercouris
Russia Insider
Traduit par Diane, relu par jj pour le Saker Francophone.
Merkel se considère maintenant comme une réaliste
Merkel se considère maintenant comme une réaliste

Un article fleuve du Spiegel souligne la compréhension russo-germanique en faveur d’un large règlement du conflit ukrainien.

Le mardi 17 février, Russia Insider a publié un long article du magazine allemand Der Spiegel sur les négociations de Minsk. Cet article est un bon exemple du genre de presse qu’obtient Merkel en Allemagne. Il la décrit comme l’héroïne du moment, se battant pour sauver la paix contre les funestes desseins des autres. L’article fait son éloge d’une manière que les lecteurs hors d’Allemagne pourraient trouver troublante. Contrairement à ce que beaucoup pensent à l’Ouest, les médias russes n’écrivent jamais de cette manière sur Poutine.

La publicité très favorable dont jouit Merkel en Allemagne est coordonnée par son propre cabinet, et les articles comme celui du Spiegel sont écrits en étroite collaboration avec celui-ci. Cela signifie que si l’article donne un compte-rendu assez unilatéral des négociations de Minsk, il contient néanmoins beaucoup d’informations pour qui sait le lire entre les lignes. Dans le cas particulier de ce texte, nous pouvons être certains que le cabinet de Merkel a été impliqué, puisque l’article l’indique effectivement comme une source.

La première chose que nous apprenons de ce texte est que ce qui a déclenché le processus de Minsk, c’est la désintégration de l’économie et surtout de l’armée ukrainiennes. C’est exactement ce que nous avons dit lorsque le voyage de Merkel et de Hollande à Moscou a été annoncé.

Der Spiegel nous donne un résumé d’un rapport transmis à Merkel par les services de renseignement allemands, qui confirme ce que nous avions dit précédemment, à savoir que l’armée ukrainienne est saignée à blanc et court à l’effondrement total:

Selon un rapport remis récemment à la Chancellerie à Berlin par les services secrets allemands pour l’étranger, le BND, l’armée ukrainienne se désintègre lentement, elle est démoralisée par l’avance des séparatistes et manque d’hommes

Même les livraisons d’armes de l’Occident, estime le BND, seraient plus susceptibles de submerger l’armée ukrainienne que d’en faire une force combattante plus efficace.

Der Spiegel montre aussi que le fait déterminant qui a incité Merkel à aller à Moscou et à lancer le processus de Minsk a été l’encerclement de près d’un quart des troupes combattantes effectives de l’armée ukrainienne par les milices rebelles à Debaltsevo. L’article dit:

Debaltsevo est une petite ville en Ukraine de l’est, tenue par 6 000 soldats des troupes gouvernementales, ou peut-être 8 000. Personne ne veut le dire précisément. C’est le cœur d’une armée qui ne peut envoyer que 30 000 hommes sur le terrain, un cœur fragile. Jusqu’à dimanche de la semaine dernière, ce cœur a été largement encerclé par des séparatistes pro-russes et les troupes ne pouvaient être approvisionnées que par l’autoroute M03. Lundi, les combattants séparatistes ont commencé à progresser à travers les champs enneigés vers le village de Lohvynove, un petit hameau de 30 maisons au bord de la M03. Les séparatistes ont pris d’assaut un poste de contrôle de l’armée et ont tué quelques officiers. Ensuite ils ont nettoyé – et le cœur de l’armée ukrainienne a été encerclé. La situation à Debaltsevo a plongé l’armée ukrainienne dans une position inextricable, presque désespérée, ce que les négociateurs à Minsk savaient très bien. En effet, c’était la raison pour laquelle les pourparlers était si urgemment nécessaires.

Der Spiegel affirme que Merkel a lancé l’initiative de paix dans le but de sauver de la destruction ce que le magazine appelle le cœur de l’armée ukrainienne. Der Spiegel parle même des Européens (c’est-à-dire Merkel et Hollande) essayant de protéger l’armée ukrainienne à Debaltsevo. Il le dit avec ces mots:

Les Européens… ont insisté sur un cessez-le-feu immédiat au vu de la situation volatile à laquelle était confrontée l’armée ukrainienne. Les séparatistes, ce n’est pas surprenant, voulaient retarder le début du cessez-le-feu aussi longtemps que possible afin de se donner le temps de conquérir complètement Debaltsevo. Porochenko aussi semblait préférer un cessez-le-feu retardé – ne semblant pas comprendre totalement la situation à laquelle son armée faisait face. Les Européens essayaient de protéger les Ukrainiens d’eux-mêmes.

Deuxièmement, comme nous l’avions aussi dit précédemment, Der Spiegel montre que c’était une initiative occidentale et non russe. Les Russes ne sont pas à son origine. Merkel oui. Selon Der Spiegel, elle a d’abord lancé l’idée à la fin janvier, lors d’un repas dans un restaurant de Strasbourg avec Hollande et le président du Parlement européen Martin Schultz.

C’est la clé pour comprendre ce qui s’est passé à Minsk. Parce qu’il est difficile à certains en Occident de reconnaître que l’initiative a été lancée par Merkel en raison de la situation critique dans laquelle sont les Ukrainiens et que cela a contraint Merkel à faire des concessions majeures à Poutine à Minsk, une partie des médias occidentaux essaie de nier ce fait.

Un article de Niall Ferguson dans le Financial Times affirme que c’est Poutine qui a invité Merkel et Hollande à Moscou dans le but de diviser l’Ouest et de prévenir l’envoi d’armes à Kiev. Un editorial dans le London Times dit la même chose. Der Spiegel montre que c’est faux.

Troisièmement, comme nous l’avons dit aussi, l’initiative venait de Merkel, pas de Hollande. Hollande a été appelé en renfort pour offrir une couverture diplomatique à Merkel. Der Spiegel ne le dit pas ouvertement, mais une chancelière allemande ne peut pas se permettre d’être vue en train de conclure avec les Russes, à Moscou, des accords unilatéraux au détriment d’autres pays européens, comme Ribbentrop et Molotov l’ont fait en leur temps [Pacte germano-soviétique en 1939, NdT]. Cela explique le passage suivant dans l’article, que Der Spiegel dit explicitement provenir du cabinet de Merkel:

La Chancellerie a continué à insister sur le fait qu’une conférence de Yalta contemporaine – où l’Ukraine est divisée entre la Russie et l’Ouest – n’est pas sur la table. Il était clairement visible que le dossier qui accompagnait Merkel pendant les négociations ne contenait pas une seule carte. La chancelière, disent les officiels de Berlin, n’est pas intéressée à participer à des négociations sur une ligne de démarcation précise entre les zones séparatistes et celles qui sont sous le contrôle de Kiev.

Cette nervosité à l’idée de paraître conclure des accords unilatéraux avec les Russes explique aussi pourquoi Der Spiegel se focalise presque entièrement sur les négociations à Minsk et ignore quasi totalement les négociations beaucoup plus importantes qui avaient eu lieu quelques jours auparavant à Moscou, où les Ukrainiens n’étaient pas présents.

Il est presque certain que lors des discussions avec Poutine à Moscou, où les ukrainiens n’étaient pas présents, les grandes lignes de ce qui a été formellement décidé à Minsk étaient déjà effectivement convenues. Merkel s’est ensuite envolée pour Washington pour mettre Obama au courant et obtenir son accord. Ensuite, à Minsk, on a présenté à Porochenko ce qui avait été préalablement convenu, ne lui laissant que la place pour chipoter sur les détails techniques d’une manière que Merkel avait intérêt à mettre en évidence (voir plus bas).

Der Spiegel fournit aussi ce qui est probablement une analyse objective du point de vue étatsunien sur les négociations. J’ai déjà expliqué pourquoi l’idée américaine de livrer des armes à l’Ukraine est vraiment une mauvaise idée, qui ne changera pas fondamentalement la situation sur le terrain en faveur de Kiev et poussera les Etats-Unis à envoyer des conseillers militaires à Kiev d’une manière qui serait considérée comme un engagement des États-Unis envers Kiev, susceptible de transformer le conflit ukrainien en une guerre américano-russe par procuration.

L’article du Spiegel montre que c’est tout à fait le point de vue allemand et qu’Obama le partage en privé. Comme le magazine l’explique:

… les Ukrainiens ne sont actuellement pas en mesure d’exploiter un tel équipement high-tech. Ils devraient pour cela avoir reçu une formation approfondie par les conseillers américains. Mais cela ferait essentiellement apparaître que les Etats-Unis participent au conflit, et Obama le sait très bien…

L’article du Spiegel montre que c’est aussi le point de vue des Russes. Plus intéressant encore, il montre que loin d’être effrayés par la menace des armes états-uniennes envoyées à Kiev, certains officiels russes savourent aujourd’hui la perspective, en raison des avantages politiques et militaires que cela leur procurerait. Avec les mots du Spiegel:

Les livraisons d’armes américaines… n’impressionnent absolument pas Poutine. Au contraire: si des armes et des conseillers militaires américains arrivaient en Ukraine, le peuple russe, qui soutient déjà Poutine à 85%, se rangerait unanimement derrière son président, affirme une personnalité bien introduite au Kremlin et qui n’appartient pas au camp belliciste. «En plus, nous serions heureux de voir des armes américaines tomber rapidement dans les mains des séparatistes, comme butin.»

L’article du Spiegel admet que les Russes sont entrés en négociation en position de force. De nouveau, c’est ce que nous avons toujours dit. Nous avons répété que, dans le conflit en Ukraine, c’est la Russie qui a toutes les cartes en main. A la veille des négociations de Minsk, c’est devenu évident et c’était la raison pour laquelle Merkel a lancé l’initiative de paix en premier lieu. Comme le dit Der Spiegel:

Les Russes ont adopté une ligne dure. Ils se voient eux-mêmes en position de force, en partie à cause de la situation à Debaltsevo.

Der Spiegel affirme que Merkel a réussi à arracher une concession à Poutine. Il soutient que Poutine a accepté que les futures élections dans les régions rebelles soient limitées aux zones contrôlées par les milices rebelles, conformément à la ligne de cessez-le-feu convenue le 19 septembre 2014, et qu’elles n’auraient pas lieu dans les territoires que les rebelles ont conquis depuis l’échec de l’offensive gouvernementale ukrainienne en janvier.

Si Der Spiegel a raison sur ce point, l’accord a dû être oral, parce qu’il n’y a rien dans le texte des accords issus de Minsk qui s’y réfère. Le magazine allemand a probablement raison, parce que, comme le montre le reste de l’article, il a été convenu beaucoup plus de choses verbalement entre Poutine et Merkel que ce qui apparaît dans le texte écrit.

Dans tous les autres domaines, ce sont les Russes qui ont obtenu ce qu’ils voulaient et qui ont dicté les termes. Les accords de Minsk ne font aucune mention de la Crimée, confirmant implicitement que maintenant Merkel accepte qu’elle soit russe, et qu’elle est irrémédiablement perdue pour l’Ukraine. L’Ukraine est obligée d’adopter une loi avant la fin mars garantissant un statut spécial au sein de l’Ukraine aux régions séparatistes du Donbass. L’Ukraine est obligée de promulguer une nouvelle Constitution avant la fin de l’année. Comme je l’ai dit précédemment, cela donne maintenant du temps pour régler le conflit.

Beaucoup plus important, Der Spiegel dit que l’Ukraine est obligée de convenir avec les rebelles les termes de la nouvelle loi pour le statut spécial de leurs régions au sein de l’Ukraine et qu’elle est aussi obligée de discuter avec eux les dispositions de la nouvelle Constitution. Der Spiegel inscrit comme un succès pour Porochenko qu’il ait refusé de parler directement aux dirigeants rebelles. Si toutefois le journal a raison et si Porochenko et le gouvernement ukrainien sont désormais tenus de s’entendre avec les rebelles, les termes de la loi sur le statut spécial de leurs régions et ceux de la nouvelle Constitution, ce succès semble plutôt vain.

Encore plus important, Der Spiegel dit que les deux régions rebelles auront un droit de veto sur la future orientation politique de l’Ukraine, incluant de ne rejoindre ni l’OTAN ni l’Union européenne:

La Russie a probablement atteint son objectif minimum, empêcher l’Ukraine d’entrer dans l’OTAN ou l’Union européenne. L’accord conclu à Minsk comprend une sorte de droit de veto pour les zones séparatistes dans l’Ukraine de l’est sur d’importantes questions de fond. Ce droit porterait sur l’adhésion à des alliances militaires et à des blocs économiques tels que l’Union européenne ou l’Union économique eurasiatique de Poutine.

Ces dispositions n’apparaissent pas dans la version écrite des accords de Minsk. Si elles existent (ce qui est sûrement le cas, étant donné que l’article du Spiegel tire ses informations du cabinet de Merkel), elles doivent avoir été acceptées verbalement par Poutine et Merkel, presque certainement pendant les discussions à Moscou qui ont précédé celles de Minsk.

Cela n’aurait eu aucun sens de demander à Porochenko de signer un document contenant ces dispositions puisque, pour des raisons politiques, il n’aurait jamais pu le faire. Les Russes ont cependant obtenu la confirmation écrite qu’ils peuvent contrôler la frontière ukrainienne jusqu’à l’adoption de la nouvelle Constitution. Cela leur donne un instrument puissant, qu’ils peuvent utiliser pour renforcer les conditions qu’ils ont dictées à Moscou et Minsk, même si celles-ci ont été convenues verbalement avec Merkel, si ou plutôt quand les Ukrainiens tenteront de revenir en arrière.

Les pourparlers de Moscou et de Minsk montrent aussi que Merkel accepte maintenant la réalité que les deux régions rebelles dans le Donbass ne peuvent pas revenir sous le contrôle de Kiev. Merkel a accepté une ligne de cessez-le-feu qui donne aux rebelles le contrôle du territoire qu’ils ont conquis à la suite de l’échec de l’offensive gouvernementale en janvier. Ce faisant, Merkel a implicitement accepté la réalité politique de ce qui se trouve au-delà de la ligne de cessez-le-feu: les Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk.
Der Spiegel le dit tout à fait explicitement:

… il est devenu clair que l’Occident est prêt à accepter la partition de l’Ukraine. L’Ukraine n’a pas seulement perdu la péninsule de Crimée, elle a maintenant aussi perdu ses territoires dans l’est.

Il fait un résumé détaillé des diverses discussions techniques sur le cessez-le-feu proposé. Ici, il est clair que les Russes ont obtenu tout ce qu’ils voulaient. Le nouveau cessez-le-feu cède aux rebelles les territoires qu’ils ont conquis depuis janvier. L’accord sur le retrait des armes lourdes derrière des zones tampon respectives, s’il est respecté, donnerait une supériorité locale aux milices rebelles sur la ligne de front en privant l’armée ukrainienne des armes lourdes et de l’artillerie qu’elle a utilisées contre elles. Cela préviendrait aussi les bombardements par l’armée ukrainienne de la population des villes contrôlées par les rebelles, comme Donetsk, Lougansk et Gorlovka.

Ces dispositions techniques sur le cessez-le-feu, dont nous avons parlé précédemment, suscitent une attention disproportionnée, car elles ne seront presque certainement jamais totalement mises en œuvre. Les accords politiques, bien plus importants – analysés ci-dessus – sont passés inaperçus. C’est dû au caractère secret de ce processus. Nous avons déjà discuté de la façon dont l’absence d’officiels français et allemands aux négociations à Moscou visait à empêcher des fuites et à maintenir le caractère privé de ces négociations. D’après le récit du Spiegel, il semble que les accords les plus importants à Moscou et à Minsk ont été verbaux, ce qui est une autre manière de les garder privés (bien qu’il existe certainement des enregistrements sténographiques ou sonores de ces conversations qui formulent ces accords).

Il n’est pas difficile de comprendre les raisons de tout ce secret. Der Spiegel dit des accords de Minsk qu’ils sont un succès pour Merkel. Il est difficile de voir pourquoi. S’ils sont appliqués, ils signifient la fin du projet de l’Ouest et des Etats-Unis en Ukraine. Le but de l’accord d’association de l’Union européenne qui a déclenché la crise était d’intégrer l’Ukraine au Marché unique européen dans le but ultime de la faire adhérer à l’Union européenne [et à l’Otan, NdT]. Cela aurait éloigné l’Ukraine de la Russie.

Si les accords atteints à Moscou et à Minsk sont pleinement mis en œuvre et si les régions rebelles se voient garantir un statut spécial et une autonomie au sein de l’Ukraine, préservant leurs liens économiques avec la Russie, et ont un droit de veto sur l’adhésion à l’UE, alors cet objectif ne pourra jamais être atteint. La révolution de l’Euro-Maïdan, soutenue par l’Occident avec tant de détermination, aura perdu son sens et échoué.

Der Spiegel explique même comment Merkel utilise les débats sur les questions techniques pour créer la confusion afin de dissimuler sa retraite sur les questions politiques clé:

… elle a divisé le conflit en une multitude de détails techniques, chacun apparaissant grotesquement minime en comparaison de ce qui pourrait finalement advenir. «Là où règne un manque de confiance total, vous ne pouvez vous battre jusqu’à la mort pour rien», a déclaré un de ses conseillers pendant le voyage aux États-Unis. La réponse de Merkel: «Alors vous devez trouver une solution pour chaque point du conflit, l’un après l’autre

Der Spiegel justifie la retraite de Merkel par la realpolitik. Une partie étonnamment importante de l’article est consacrée à ce qui se lit presque comme une conférence à ce sujet. Il peut être résumé en un seul paragraphe:

La realpolitik se concentre sur la puissance et l’impuissance. Il s’agit de réaliser ce que vous pouvez mener à bien avec quels moyens, et s’il serait plus intelligent d’admettre votre propre impuissance. La realpolitik n’a pas d’illusions, elle est amère, et parfois brutale.

Pour ne laisser aucun doute sur le fait que tout cela vient de Merkel elle-même, l’article mentionne explicitement son discours à la Conférence sur la sécurité de Munich, que Porochenko a écouté en silence, souligne encore l’article.

Pour des raisons assez évidentes, la realpolitik – avec son aveu d’impuissance — est presque la dernière justification que tout politicien occidental veut invoquer. Lorsqu’un politicien occidental est forcé d’évoquer la realpolitik pour justifier une politique, c’est un signe presque certain d’échec.

Les accords de Minsk, ceux couchés par écrit et ceux, bien plus importants, qui semblent être restés verbaux, représentent en fait l’échec de la politique antérieure de Merkel.

Comme nous l’avons analysé précédemment, Merkel n’a pas pu reconnaître que le conflit ukrainien était une guerre civile et l’a traité plutôt comme un cas d’agression contre l’Ukraine, dont elle pensait qu’elle pourrait inverser le cours en imposant des sanctions à la Russie.

L’article du Spiegel montre que Merkel voir toujours le conflit comme une agression par la Russie. Toutefois, ses rencontres musclées avec Poutine à Milan et Brisbane lui ont montré que la Russie ne changerait pas de politique. Lorsqu’il est devenu évident, en janvier, que l’armée et l’économie ukrainiennes couraient au désastre, elle n’a plus eu d’autre choix que de faire demi-tour. Le résultat, c’est l’initiative de paix qui a débouché sur les accords obtenus à Minsk, qu’elle tente maintenant de justifier en invoquant la realpolitik.

Cela signifie-t-il pour autant que le conflit ukrainien touche à sa fin?

La réponse, brève, est malheureusement presque certainement est non.

Bien qu’il semble que Poutine et Merkel soient finalement arrivés à un accord, il est tout sauf certain qu’ils puissent l’imposer aux deux camps de manière à mettre fin à la guerre. Ce qui s’est passé à Minsk montre pourquoi. Der Spiegel dit qu’à un moment donné, Poutine avait fait pression sur les dirigeants rebelles pour les amener à signer l’accord final (connu comme Mémorandum de Minsk) issu de la négociation. Les Russes ont en fait montré à plusieurs reprises qu’ils sont prêts à faire pression sur les rebelles pour obtenir d’eux qu’ils acceptent ce qu’ils veulent. Mais Merkel n’est toujours pas en mesure ou ne veut pas exercer une pression analogue sur le gouvernement ukrainien.

Non seulement Porochenko a refusé de rencontrer les dirigeants rebelles ou d’accepter toute référence à la fédéralisation dans tout document, remettant en question la perspective de négociations futures entre le gouvernement ukrainien et les régions séparatistes, mais il a bizarrement refusé même d’admettre qu’un quart de son armée était encerclée à Debaltsevo. Le résultat est qu’aucun accord n’a été atteint sur la situation à Debaltsevo, mettant ainsi les troupes ukrainiennes dans une position impossible.

L’armée ukrainienne refuse de se retirer de Debaltsevo. Elle ne peut pas en retirer ses armes lourdes (ce que les accords de Minsk l’obligent à faire). Si elle le faisait, les armes devraient être transportées en passant par le territoire contrôlé par les rebelles, ce qui ne pourrait être fait qu’avec le consentement de ces derniers. Le retrait des armes lourdes laisserait les troupes ukrainiennes à Debaltsevo désarmées et sans défense.

Les rebelles ont dont une raison suffisante de poursuivre leur attaque sur Debaltsevo parce que les Ukrainiens ne respectent pas les accords de Minsk en maintenant leurs armes lourdes et en restant là. Depuis que les troupes ukrainiennes sont encerclées à Debaltsevo, leur position est militairement intenable et va inévitablement s’effondrer. Le refus de Porochenko de reconnaître la réalité à Debaltsevo a donc condamné les troupes ukrainiennes qui y sont. Privées de vivres et de ravitaillement, incapables de faire retraite ou d’abandonner leurs armes et incapables de se défendre efficacement, les soldats ont été abandonnés sans autre choix que de se rendre ou de mourir.

Der Spiegel nous dit que Merkel a lancé son initiative de paix pour sauver les troupes ukrainiennes à Debaltsevo. Si c’est bien le cas, la suite logique aurait été qu’elle prenne Porochenko de côté, lui dise d’affronter la réalité et l’avertisse que cela conditionne la poursuite du soutien occidental. L’obligation qu’elle a assumée au nom des troupes ukrainiennes à Debaltsevo n’en demandait pas moins.

Der Spiegel ne contient aucune allusion au fait que Merkel n’a jamais fait une telle chose, bien que le sauvetage des troupes à Debaltsevo ait été le but apparent de sa mission de paix. Au lieu de cela, le journal nous délivre des commentaires faiblards tels que:

Le monde doit espérer que les troupes gouvernementales piégées à Debaltsevo déposent leurs armes et ne tentent pas de se frayer une voie pour s’en libérer.

Ou celui-là (avec une référence spécifique à Debaltsevo):

Les Européens ont essayé de protéger les Ukrainiens d’eux-mêmes.

Tout ce qu’on peut dire à ce propos c’est qu’il s’agit d’une incroyable abdication lorsque la politique le cède à l’espoir politique et que les Européens ne protègent pas les Ukrainiens contre eux-mêmes s’ils ne peuvent pas mettre les ceux-ci en face de la vérité.

La conclusion générale reste donc que les accords de Minsk ne mettront pas fin au conflit en Ukraine. Comme je l’ai expliqué récemment, le gouvernement ukrainien n’a jamais respecté un seul accord et il ne respectera certainement pas des accords verbaux dont il n’est pas partie prenante. D’après son attitude à l’égard de Debaltsevo, il semble que Merkel est toujours incapable ou ne veut pas exercer les pressions nécessaires sur les Ukrainiens pour qu’ils le fassent. La probabilité, qui confine à la certitude, est donc que le conflit continuera.

Minsk représente cependant un tournant.

L’Allemagne reconnaît maintenant que les objectifs politiques que s’est fixé l’Occident en Ukraine ne peuvent pas être atteints. Elle examine maintenant des solutions pour limiter les dégâts et se sortir de ce qui ressemble de plus en plus à une débâcle. Je dis l’Allemagne plutôt que Merkel, car il est clair que Merkel a un consensus derrière elle en Allemagne.

L’Allemagne n’est pas l’Occident. Il reste des forces puissantes aux Etats-Unis et ailleurs qui recherchent toujours la confrontation et l’escalade. Mais quiconque lit les grands journaux occidentaux ces dernières semaines ne peut manquer de remarquer le sentiment croissant de fatigue et de défaite à propos de ce conflit.

Le conflit en Ukraine va continuer d’égrener ses malheurs, probablement jusqu’à la chute du gouvernement actuellement au pouvoir à Kiev, qui interviendra inévitablement, tôt ou tard. Cependant, il semble que suite aux pourparlers à Minsk et à Moscou, le paroxysme de la crise des relations internationales soit passé.

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