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L'Europe au point de rupture (WSWS)

par Alex Lantier 19 Février 2016, 09:00 UE Europe Rupture Schengen Grande-Bretagne brexit

L'Europe au point de rupture 
Par Alex Lantier
WSWS
L'Europe au point de rupture (WSWS)

La Conférence sur la sécurité qui a réuni responsables européens et internationaux à Munich ce week-end a mis à jour les divisions acerbes et profondes qui déchirent le capitalisme européen. L’attaque publique par le premier ministre français Manuel Valls de la politique de la chancelière allemande Angela Merkel dans la crise européenne des réfugiés y a été l’un des plus vifs conflits, parmi une toute une série d’autres; Valls a exigé des attaques plus brutales encore contre les réfugiés.

Ayant rejeté, la veille du sommet, la politique de Merkel comme « non viable sur le long terme », Valls a déclaré que Paris n’était « pas en faveur » de sa proposition de distribuer, d’après un système de quotas, dans toute l’Europe des centaines de milliers de réfugiés fuyant les guerres impérialistes en Syrie, en Irak et en Afghanistan. « Nous avons besoin d’un message très clair que ‘maintenant, nous ne prenons pas plus de réfugiés,’ » a-t-il dit.

Valls a carrément prédit que si les réfugiés continuaient de fuir vers l’Europe, l’Union européenne (UE) se désintégrerait politiquement et économiquement. On continuerait d’ériger des frontières en Europe pour les stopper, et le commerce international en Europe et les accords de Schengen sur la libre circulation entre les pays européens allaient s’effondrer « avec des conséquences économiques que nous ne pouvons qu’imaginer, » a-t-il dit.

Non content d’affirmer son opposition à Merkel, Valls a cherché du soutien parmi des politiciens européens nationalistes droitiers hostiles à la politique de celle-ci. Il a d’abord rencontré Horst Seehofer, le ministre-président de Bavière, dont l’Union chrétienne sociale (CSU) critique avec virulence la politique d’asile de Merkel. Valls a ensuite déjeuné avec le Premier ministre russe Dmitri Medvedev qui avait la veille appelé la politique d’asile de Berlin « stupide ».

Après le sommet et alors que le premier ministre britannique David Cameron se rendait à Paris pour y discuter avec le président François Hollande des conditions du maintien la Grande-Bretagne dans l’UE, Valls a averti qu’une sortie britannique de l’UE signifierait une « dislocation irréversible » de l’Europe.

Moins de 25 ans après son annonce et la signature en 1992 du traité de Maastricht instituant l’Union européenne, l’ensemble du projet européen a commencé de s’effondrer. À cette époque, peu après la dissolution de l’URSS par la bureaucratie stalinienne dans le cadre de la restauration capitaliste en Europe de l’Est, les apologistes du capitalisme affirmaient que la fin du danger communiste créerait l’unité en Europe. Loin d’être le berceau de la paix, de la prospérité et de l’unité, l’UE s’avère être au contraire l’accoucheuse d’une nouvelle éruption de chauvinisme, d’austérité et de guerre.

Les fissures profondes qui s’ouvrent rapidement et fracturent l’UE confirment l’avertissement de Léon Trotsky qu’il est impossible d’unir l’Europe sur une base capitaliste. « Une des causes essentielles de la crise de la société bourgeoise vient de ce que les forces productives qu’elle a créées tendent à sortir du cadre de l’État national », écrit Trotsky dans La Révolution permanente. « D’où les guerres impérialistes d’une part, et l’utopie des États-Unis bourgeois d’Europe d’autre part. »

Le sort des millions de réfugiés désespérés qui fuient des sociétés ravagées par des décennies de guerres impérialistes en Afghanistan, en Irak et en Syrie est devenu le centre de conflits géostratégiques et économiques qui vont s’intensifiant entre les puissances européennes. Il déclenche des affrontements à propos des frontières, de la politique économique et d’intérêts divergents dans diverses parties du monde, en particulier en Europe de l’Est, qui ont des racines politiques et historiques profondes dans les contradictions sanglantes du capitalisme européen.

Des responsables allemands anonymes ont expressément rappelé au Monde qu’ils pourraient riposter aux critiques de la politique allemande en faisant objection à la taille du déficit budgétaire français qui viole les règles de l’UE. Alors que les banques européennes ont un billion d’euros de créances douteuses et que les licenciements se propagent dans toute l’UE, Berlin pourrait, depuis la Grèce et l’Italie jusqu’à la France, pousser à une austérité féroce si la chute des marchés financiers déclenchait un effondrement économique en Europe.

Ils ont ajouté que la déclaration de Valls sur les réfugiés était « d’autant plus hostile » qu’elle encourageait l’opposition à Berlin de la Macédoine, de la Bulgarie et du Groupe de Visegrad (République tchèque, Pologne, Hongrie et Slovaquie) au moment où ils se rencontraient lundi à Prague. Là, ces six pays de l’Est alliés traditionnels de Berlin et étroitement intégrés avec l’Allemagne sur le plan économique, se sont opposés à la proposition de Merkel de quotas sur les réfugiés. Ils ont au contraire convenu d’aider la Macédoine à fermer sa frontière avec la Grèce pour bloquer le passage de réfugiés au reste de l’Europe.

Alors même que l’OTAN militarise une grande partie de l’Europe de l’Est dans une confrontation irresponsable avec la Russie à propos de l’Ukraine, la lutte de pouvoir entre Berlin et Paris sur la politique des réfugiés et l’influence en Europe de l’Est est un autre signe inquiétant de rupture politique. Depuis que Berlin a lancé la remilitarisation de sa politique étrangère en 2014, les puissances européennes ont annoncé leur intention d’augmenter par centaines de milliards leurs dépenses militaires.

A présent, comme avant la Première Guerre mondiale où la France avait forgé une alliance anti-allemande avec la Russie et avant la Seconde Guerre mondiale où son allié à l’Est contre l’Allemagne était la Pologne, la France tente de contrebalancer le poids économique et militaire croissant de l’Allemagne en lançant des appels politiques à l’Est pour s’opposer à Berlin.

Un des plus grands dangers auquel font face les travailleurs est que l’intensification des conflits internationaux s’accompagne de l’excitation délibérée du militarisme et du chauvinisme afin de les diviser, ce qui est clairement visible dans les attaques contre les immigrés. Au moment où les conflits entre grandes puissances européennes ramènent l’Europe sur la voie de la désintégration et de la guerre, le chemin de l’unification de l’Europe passe lui, par la lutte pour unir la classe ouvrière pour le renversement du capitalisme et l’établissement du socialisme dans tous les pays d’Europe.

Dans ce contexte politique chargé, l’incitation de sentiments anti-immigrants dans toute l’Europe de l’Est, en France par des partis allant du Parti socialiste de Valls au Front national néo-fasciste et en Allemagne par la CSU et les politiciens comme Thilo Sarrazin, est en train de mettre l’Europe sur le chemin de la catastrophe.

Sous l’impact de forces anti-allemandes telles que la dirigeante du FN Marine Le Pen et le leader du Front de gauche Jean-Luc Mélenchon en France, ou du sentiment anti-grec attisé par toute l’élite dirigeante allemande, l’hystérie anti-immigrée et le militarisme promus à travers l’Europe peuvent se changer une fois de plus en haine entre les nations européennes et exploser comme le siècle dernier, où le continent fut à plusieurs reprises plongé dans la guerre.

(Article paru d’abord en anglais le 17 février 2016)

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