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Un nouveau « califat » se forme dans le sud de la Syrie alors que l’EI perd son emprise sur le nord (Middle East Eye)

par Middle East Eye 9 Mars 2017, 00:27 EI Syrie Califat

Jaysh Khalid bin al-Waleed, qui est affilié à l’État islamique, s’étend lentement après s’être emparé d’une zone de Deraa

Un Syrien sur la tourelle d’un char en mouvement dans la zone rebelle de Deraa, dans le sud de la Syrie (AFP)
 

BEYROUTH, Liban – Alors que le groupe militant de l’État islamique perd du terrain en Irak et dans le nord de la Syrie, un de ses proches affiliés gagne du territoire et du pouvoir dans le sud-ouest de la Syrie, à quelques kilomètres des frontières jordanienne et israélienne.

Aux premières heures du lundi 20 février, le groupe Jaysh Khalid bin al-Waleed, qui compterait environ 1 000 hommes, est sorti de son bastion dans le bassin de la rivière Yarmouk et a pris d’assaut plusieurs villages contrôlés par l’opposition situés à proximité.

Les groupes d’opposition locaux qui combattaient sous l’égide de l’armée syrienne libre (ASL) ont riposté mais n’ont pas réussi à repousser les militants.

Les activistes et les analystes conviennent que l’attaque a été conçue pour rompre un siège de longue date sur la vallée de Yarmouk et donner à Jaysh Khalid une chance de se ravitailler, notamment en biens humanitaires, en armes et en véhicules. Cependant, l’opération n’était pas qu’un simple vol.

Jaysh Khalid se renforce, parce que le groupe s’est emparé de véhicules et d’armes dans les zones contrôlées par l’ASL – un habitant de Tasil

Les combattants de Jaysh Khalid ont commencé à prendre le contrôle de Tasil (34 000 habitants selon l’ONU), Jalin (9 200 habitants) et Adwan (4 900 habitants).

Deux jours plus tard, le responsable humanitaire de l’ONU, Stephen O’Brien, a averti le Conseil de sécurité de l’ONU que les couvre-feux étaient en vigueur dans ces zones, limitant la mobilité des civils et que de nombreux membres du personnel des ONG avaient été dans l’impossibilité de fuir avant l’attaque et « ne communiquaient plus dans ces villages ».

En une semaine, Jaysh Khalid a commencé à distribuer des biens humanitaires – principalement des denrées alimentaires – à Tasil, le plus grand centre de population récemment tombé sous son contrôle. Le groupe est également accusé de pillage et de redistribution d’autres fournitures – une tactique qui semble viser à s’attirer la bonne volonté de la population locale.

Toutefois, un habitant de Tasil joint par MEE a confié qu’il était terrifié par ce que le groupe avait fait jusqu’à présent, et ce qu’il pourrait faire ensuite.

« Je pense que Jaysh Khalid se renforce, parce que le groupe s’est emparé de véhicules et d’armes dans les zones contrôlées par l’ASL », a-t-il déclaré à MEE.

L’homme a demandé à conserver l’anonymat par mesure de sécurité.

Un bilan croissant

Le violent combat rapproché a généré l’une des pertes les plus élevées que le sud de la Syrie a connu depuis plus d’un an. Le 1er mars, l’Observatoire syrien des droits de l’homme, basé en Grande-Bretagne, a déclaré que 11 civils, 104 combattants de l’opposition et 48 membres de Jaysh Khalid avaient été tués dans les combats.

Les combats en cours dans le village de Mazariya, que les militants de l’opposition contrôlent encore, ont alourdi davantage le bilan des victimes, selon des militants locaux. Au moment de la publication Ahmad Ali, un activiste basé à Tafas, à seulement 4 kilomètres à l’est de la zone contrôlée par Jaysh Khalid, a dit qu’il savait que 180 combattants de l’opposition et 70 membres de Jaysh Khalid avaient été tués.

Les réseaux sociaux ont été inondés de photos de combattants de l’ASL décapités, leurs têtes positionnées sur les corps placés sur le ventre

Comme le groupe de l’État islamique, Jaysh Khalid emploie une tactique de combat particulièrement brutale, favorisant les opérations suicide et les décapitations.

Les réseaux sociaux ont été inondés de photos de combattants de l’ASL décapités, leurs têtes positionnées sur les corps placés sur le ventre, une mise en scène épouvantable qui rappelle des productions des médias de l’État islamique.

Bien que l’ASL ait engagé davantage d’hommes, d’armes et de véhicules dans la bataille, ils ont été curieusement battus dès le début.

Les habitants de Deraa évoquent depuis longtemps des « cellules dormantes de Daech » à travers l’ouest de Deraa. Les activistes affirment qu’en activant ces dernières, Jaysh Khalid a entraîné des factions locales de l’ASL, déjà engagées dans une bataille avec les forces gouvernementales dans la ville de Deraa, dans une bataille sur deux fronts.

Peurs à Amman

Toutefois, ce n’est pas le seul facteur. Selon des responsables de la sécurité, la récente montée de Jaysh Khalid a causé une énorme frustration au centre d’opérations militaires (MOC) soutenu par les États-Unis à Amman, qui donne au compte-gouttes des armes, des tactiques et des financements à des factions choisies de l’opposition depuis 2013.

Ironie du sort, le prédécesseur de Jaysh Khalid, la Brigade des Martyrs de Yarmouk, était lui-même soutenu par le MOC jusqu’en 2014.

Au cours des derniers mois, le MOC a encouragé et même fortement armé les groupes qu’il soutient à s’en prendre à Jaysh Khalid, mais il ne s’est presque rien produit. Bien que prétendument en état de siège depuis mi-2016 au moins, le groupe n’a montré aucun signe d’affaiblissement.

À la fin novembre, des avions de guerre israéliens ont visé un site de Jaysh Khalid sur le plateau du Golan, au sud de la Syrie et, au début du mois de février, les avions de guerre jordaniens ont fait de même. Les deux incidents ont été les premiers en leur genre, mais aucun ne semble avoir ralenti l’élan du groupe.

Les rebelles du sud sont inefficaces sur le plan militaire et divisés en trop de factions – Aymenn al-Tamimi, analyste

Les initiés affirment que le MOC a récemment ordonné au groupe de l’ASL Fallanjat Houran de prendre le contrôle d’un poste de contrôle à l’extérieur du bastion de Jaysh Khalid dans la vallée de Yarmouk, remplaçant les combattants de l’ASL de la ville voisine de Nawa, qui auraient permis aux militants d’aller et venir.

Cela n’a pas fonctionné non plus : Jaysh Khalid a pu planifier et exécuter une opération qui semble avoir surpris tout le monde – y compris les combattants de l’opposition payés pour les garder derrière les lignes de siège.

« Quelque chose était clairement à l’œuvre » a déclaré l’analyste Aymenn al-Tamimi, en soulignant les changements administratifs récents au sein de Jaysh Khalid avant ce dernier élan.

Cependant, Tamimi croit que la faiblesse des rebelles dans le sud constitue un facteur important dans les récents événements– ce que Jaysh Khalid semble avoir compris et dont il a profité.

« Les rebelles du sud sont inefficaces sur le plan militaire et divisés en trop de factions, et la corruption a entravé la lutte contre Jaysh Khalid. Par exemple, des membres de [Jaysh Khalid] ont pu aller et venir malgré le siège imposé – lequel n’est manifestement pas à toute épreuve », a-t-il déclaré à MEE.

Le manque de volonté de se battre

Il y a une autre question, plus épineuse : tous les groupes de l’ASL ne veulent pas nécessairement vaincre Jaysh Khalid.

Le spectre des rebelles dans le sud s’étend des laïcs aux islamistes, et les activistes affirment que certains de ces groupes ne veulent pas tuer d’autres musulmans, comme Jaysh Khalid.

Aucun combattant ou activiste interrogé pour cet article ne l’admettrait publiquement, de peur de perdre le soutien de MOC – aussi limité soit-il.

Mais en décembre 2016, Tamimi a écrit à propos d’un entretien avec un ancien membre de Jaysh Khalid, qui expliquait pourquoi l’ASL soutenue par le MOC n’avait pas déjà vaincu le groupe : « Il n’y a pas de combat. Les batailles sont devenues une chose convenue… uniquement pour les photos. »

La brutalité et l’étendue de cette dernière offensive ont peut-être incité l’opposition à prendre des mesures plus significatives.

Le 1er mars, des informations concernant la création d’une nouvelle salle des opérations de l’armée syrienne pour affronter Jaysh Khalid ont fait surface. Seize groupes sont nommés dans l’annonce, notamment six groupes (les brigades Omari, la division al-Hamza, Ahrar Nawa, les brigades Jaydour Houran, Jaysh Ababeel et la 46e division) qui sont soutenus par le MOC.

Cette nouvelle salle d’opérations en est à ses débuts, mais la bataille – à Mazariya et sur la route de Nawa – est en cours.

Un nouveau califat ?

Selon les communiqués de presse de l’armée syrienne libre, l’opposition dominante prend l’avantage sur les militants du sud. L’analyste Tamimi est plus prudent dans ses prévisions.

« Je ne vois pas de défaite prochaine pour Jaysh Khalid », a-t-il déclaré.

Vaincre le groupe se ferait en deux étapes. Il faudrait d’abord le forcer à retourner dans son bastion de la vallée de Yarmouk, comme l’a fait l’ASL à l’été 2016 après l’offensive précédente de Jaysh Khalid, qui était plus petite et de plus courte durée que celle-ci.

La deuxième étape serait de s’attaquer au groupe à cet endroit – chose que Tamimi juge difficile.

« Outre les faiblesses des rebelles, le territoire de Jaysh Khalid dispose de nombreux terrains élevés. Il est difficile d’y creuser une brèche », a indiqué l’analyste.

Derrière les lignes de Jaysh Khalid, la vue est plus sombre. L’habitant de Tasil a déclaré à MEE que, tout en évoquant l’espoir que l’ASL serait en mesure d’arracher son village au contrôle de l’opposition, il pensait que le groupe avait des objectifs plus larges.

« Je pense que Jaysh Khalid veut établir un califat dans l’ouest de Deraa. C’est un signe fort s’il y parvient à côté d’Israël et de la Jordanie et à proximité de Damas. Pour eux disposer d’une forte présence près de ces frontières est stratégique, parce qu’ils sont assez proches pour pilonner ou bombarder Israël ou la Jordanie », a-t-il estimé.

« Les gens dans cette région sont très inquiets. »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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