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Seymour Hersh critique les médias pour avoir mis en avant l’histoire de hacking russe sans regard critique (The Intercept)

par Jeremy Scahill 19 Avril 2017, 10:23 Seymour Hersh Médias Russiagate Propagande Hacking USA

Foto: Tania/A3/Contrasto/Redux

Le journaliste Seymour Hersh, titulaire du Pulitzer, a dit lors d’un entretien qu’il ne croyait pas que la communauté américaine du renseignement pourrait prouver que le président Vladimir Poutine ait mené une campagne de hacking visant à faciliter l’élection de Donald Trump. Il a éreinté les médias pour leur diffusion paresseuse des assertions de responsables du renseignement américains comme des faits établis.

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Jeremy Scahill de The Intercept discute avec Seymour Hersh à son domicile, à Washington D.C., deux jours après l’intronisation de Donal Trump.

Hersh a dénoncé les médias comme étant un “monde de fous” pour leur promotion sans critique des propos du directeur du renseignement national et de la CIA, étant donné leurs antécédents de mensonge et de désinformation du public.

“La façon dont ils se sont comportés sur le dossier russe est outrageante,” a dit Hersh quand je l’ai rencontré à son domicile à Washington D.C., deux jours après l’intronisation de Trump. “Ils étaient tellement prêts à croire cela. Et quand les têtes du renseignement leur ont donné ce résumé d’allégations, au lieu d’attaquer la CIA pour cette manœuvre, ce que j’aurais fait, dit-il, ils l’ont publié comme un fait. Hersh affirme que la plupart des médias ont raté un important élément de cette affaire : “La façon dont la Maison-Blanche a permis à l’agence de diffuser au public ces affirmations.”

Hersh assure que les médias ont failli en ne contextualisant pas les rapports de renseignement rendus publics lors des derniers jours de l’administration Obama et qui devaient mettre un terme aux doutes concernant l’ordre donné par le président russe Vladimir Poutine de pirater la convention démocrate et les e-mails du responsable de campagne de Mme Clinton, John Podesta.

La version déclassifiée du rapport, rendue publique le 7 janvier et qui a fait la une pendant des jours, affirmait que Poutine avait “ordonné une campagne d’influence en 2016 visant l’élection présidentielle américaine” et “aspirait à aider chaque fois que c’était possible l’élection du candidat Trump, en discréditant la Secrétaire Clinton et en la comparant défavorablement à lui publiquement.” D’après le rapport, la NSA semblait avoir un degré de confiance plus faible que celui de James Clapper et de la CIA, concernant la conclusion selon laquelle la Russie s’apprêtait à influencer l’élection. Hersh a jugé ce rapport plein d’affirmations mais vide de preuves.

“C’est du baratin,” a déclaré Hersh à The Intercept. “Qu’est-ce que ça veut dire, une évaluation ? Ce n’est pas une estimation des services de renseignement. Si vous aviez une véritable estimation, vous devriez avoir 5 ou 6 avis contraires. Une fois, ils ont dit que 17 agences partageaient cette opinion. Oh vraiment ? Les Garde-Côtes et l’Armée de l’Air – ils sont tous d’accord ? C’était énorme et personne n’en a parlé. Une évaluation c’est tout simplement une opinion. S’ils avaient du factuel, ils vous l’auraient donné. Une évaluation, c’est juste ça. Une conviction. Et ce n’est pas la première fois qu’ils font le coup.”

Hersh s’est aussi interrogé sur le choix du moment où a été révélé le briefing du renseignement US concernant Trump et le piratage des Russes. “Ils vont donner cela à quelqu’un qui va être président dans quelques jours, ils lui remettent ce genre de choses, et ils pensent que d’une manière ou d’une autre cela va rendre le monde meilleur ? Ça va le rendre fou – ça me rendrait fou, moi. Ce n’est peut-être pas difficile de le rendre fou.” Hersh déclare que s’il avait couvert cette histoire, “j’aurai fait passer [John] Brennan pour un bouffon. Un bouffon glapissant pendant les derniers jours. Au lieu de cela, tout est rapporté avec sérieux.”

Peu de journalistes dans le monde ont écrit autant sur la CIA et les opérations spéciales des USA que Hersh. Le journaliste légendaire a divulgué le massacre de My Lai au Vietnam, la torture à Abu Ghraib et les détails secrets du programme d’assassinats Bush-Cheney.

Dans les années 70, pendant les investigations du comité Church sur l’implication de la CIA dans des coups d’États et des assassinats, Dick Cheney – alors aide haut placé du président Gérald Ford – avait fait pression sur le FBI pour investiguer sur Hersh et l’inculper, lui et le New York Times. Cheney et le Chef d’État-Major de la Maison-Blanche de l’époque, Donald Rumsfled, étaient furieux que Hersh ait révélé, sur la base d’informations venant de l’intérieur, une incursion secrète dans les eaux soviétiques. Ils voulaient aussi des représailles pour l’article de Hersh sur les écoutes domestiques illégales de la CIA. Le but, en ciblant Hersh, était de dissuader d’autres journalistes d’exposer les secrets ou les actions controversées de la Maison-Blanche. Le procureur général repoussa les demandes de Cheney, déclarant que cela “mettrait un tampon officiel validant le contenu de l’article.”

L’attaché de presse de la Maison-Blanche Sean Spicer donne la parole à un journaliste pendant le briefing quotidien à Washington, le mardi 24 janvier 2017. Spicer a répondu à des questions sur le pipeline du Dakota, les infrastructures, l’emploi et d’autres sujets. (AP Photo/Susan Walsh)

Bien que critique sur le  traitement de l’affaire russe, Hersh a condamné les attaques de l’administration Trump contre les médias et ses menaces de limiter l’accès des journalistes à la Maison-Blanche. “L’attaque contre la presse vient tout droit du national-socialisme,” dit-il. “Vous revenez aux années 30. La première chose que vous faites c’est détruire les médias. Et qu’est-ce qu’il fait ? Il va essayer de les intimider. La vérité c’est que le Premier Amendement est une chose merveilleuse et si vous essayez de le piétiner comme ils le font – j’espère qu’ils ne vont pas le piétiner comme cela – ce serait très contre-productif. Il serait dans le pétrin.”

Hersh dit aussi être inquiet à l’idée que Trump et son administration mettent la main sur les vastes capacités de surveillance du gouvernement US. “Je peux vous dire, mes amis de l’intérieur m’ont déjà prévenu qu’il allait y avoir une augmentation massive de la surveillance, une augmentation énorme de l’espionnage domestique,” dit-il. Il recommande à toute personne préoccupée par la protection des données privées d’utiliser des applications cryptées et autres moyens de protection. “Si vous n’avez pas Signal, vous feriez mieux de vous le procurer.”

Bien qu’exprimant des craintes vis-à-vis de l’agenda de Trump, Hersh décrit également Trump comme un “casseur” possible du système bipartisan des États-Unis. “L’idée de quelqu’un brisant l’état de fait, et soulevant de grands doutes quant à la viabilité du système des partis, en particulier le Parti Démocrate, n’est pas une mauvaise idée,” dit Hersh. “C’est quelque chose sur lequel on peut bâtir pour l’avenir. Mais nous devons savoir d’abord quoi faire dans les prochaines années.” Il ajoute : “Je ne crois pas que l’idée même de démocratie sera jamais autant mise à l’épreuve qu’elle ne s’apprête à l’être.”

Ces dernières années, Hersh a été attaqué pour avoir enquêté sur diverses politiques et actions autorisées par l’administration Obama, mais n’a jamais mis en veille son approche agressive du journalisme. Ses travaux sur le raid qui aboutit à la mort de ben Laden a fortement contredit la version officielle, et ses enquêtes sur l’utilisation d’armes chimiques en Syrie a jeté un doute sur le fait que Bachar el-Assad soit le commanditaire de ces frappes. Bien qu’il ait reçu de nombreuses récompenses, Hersh dit que les félicitations et les condamnations n’ont aucun impact sur son travail de journaliste.

L’interview de Seymour Hersh par Jeremy Scahill est disponible en audio sur le podcast hebdomadaire de The Intercept, à partir du 25 janvier.

Photo du haut: Le journaliste Seymour Hersh à Pérouse, Italie, le 1er avril 2009.

Source : The Intercept, le 25/01/2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr.

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