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Invasion du nord de la Syrie par les USA, l’OTAN et la Turquie : Le putsch « raté » en Turquie a-t-il jeté les bases d’une guerre plus étendue au Moyen-Orient ? (Global Research.ca)

par Global Research.ca 1 Septembre 2016, 07:50 Turquie Invasion Syrie OTAN USA Impérialisme

À la mi-juillet, le président Erdogan a pointé la CIA du doigt, en accusant les services secrets des USA d’avoir soutenu le putsch raté dirigé contre son gouvernement. Des responsables turcs ont alors parlé d’une détérioration des relations entre les USA et la Turquie à la suite du refus de Washington d’extrader Fethullah Gülen, l’architecte présumé de la tentative de coup d’État.

Le ministre de la Justice d’Erdogan, Bekir Bozdag, était catégorique :

« Si les USA ne le livrent pas (Gülen), ils sacrifieront leurs relations avec la Turquie dans l’intérêt d’un terroriste. »

L’opinion publique a été amenée à croire que les relations avec les USA ne se sont pas seulement détériorées, mais qu’Erdogan s’était juré de rétablir « un axe d’amitié » avec Moscou, comprenant la « coopération dans le secteur de la défense ». C’était un canular.

Invasion turque de la Syrie

La mise en œuvre de l’invasion turque nécessitait les consultations régulières requises avec les USA et l’OTAN ainsi qu’une coordination de la logistique militaire, des services du renseignement, des systèmes de communication, des opérations terrestres et aériennes, etc. Pour qu’elles se fassent efficacement, ces manœuvres militaires devaient reposer sur des relations « amicales » et étroites entre les USA et la Turquie.

Il n’est pas question ici d’une initiative militaire ponctuelle. L’Opération Bouclier de l’Euphrate de la Turquie n’aurait pu avoir lieu sans le soutien du Pentagone qui, en définitive, mène la danse dans la guerre en Syrie.

Le scénario probable est que de la mi-juillet à la mi‑août, des responsables des USA, de l’OTAN et de la Turquie étaient activement engagés dans la planification de la nouvelle étape de la guerre en Syrie, à savoir une invasion (illégale) menée par les forces terrestres de la Turquie, avec le soutien des USA et de l’OTAN.

Carte de l’offensive menée par la Turquie au nord du gouvernorat d’Alep, qui illustre les mouvements en cours à l’ouest de l’Euphrate. Source : Wikipedia

Le putsch raté prépare le terrain pour une invasion terrestre

1. Des purges au sein des forces armées et du gouvernement ont commencé tout de suite après la tentative de coup d’État de juillet. Elles avaient été bien planifiées. « La purge contre les conspirateurs a aussitôt commencé, avec l’arrestation de 2 839 membres du personnel militaire et la mise en détention de 2 745 juges et avocats. En moins d’une semaine, 60 000 personnes ont été congédiées ou détenues et 2 300 institutions ont fermé leurs portes (…).  »(Voir l’article de Felicity Arbuthnot, Mondialisation.ca, 2 août 2016)

2. Il était prévu que le coup d’État rate. Erdogan avait été prévenu, tout comme Washington. Il n’y avait pas de conspiration dirigée par la CIA contre Erdogan, bien au contraire. Le putsch raté était selon toute vraisemblance fomenté par la CIA en concertation avec Erdogan. Son but était de consolider et de raffermir le régime Erdogan et de rallier la population turque derrière son président et son programme militaire « au nom de la démocratie ».

3. Les purges au sein des forces armées visaient à se débarrasser des membres de la hiérarchie militaire opposés à une invasion de la Syrie. La CIA a‑t‑elle aidé Erdogan à dresser des listes d’officiers militaires, de juges et de hauts fonctionnaires du gouvernement à arrêter ou renvoyer? Les médias turcs aussi ont été visés et bon nombre ont été contraints de fermer leurs portes.

4. Erdogan s’est servi du coup d’État du 15 juillet pour accuser Washington de soutenir le mouvement Gülen, tout en faisant mine de se rapprocher de Moscou. Il s’est envolé vers Saint‑Pétersbourg le 9 août, pour un entretien à huis clos avec le président Poutine. Selon toute vraisemblance, le scénario de la dissension entre Ankara et Washington, avec tous les « mon cher ami Poutine » qui allaient avec, a été approuvé par l’administration Obama. Il faisait partie d’un stratagème des services du renseignement savamment conçu, de pair avec la désinformation dans les médias. Selon les reportages dans les médias occidentaux, le président Erdogan s’est juré « de restaurer un « axe de l’amitié » entre Ankara et Moscou à une période de divergences croissantes entre la Turquie et l’Occident. »

5. Tout en « réparant les pots cassés » avec la Russie, l’appareil militaire et du renseignement de la Turquie planifiait l’invasion du nord de la Syrie en concertation avec Washington et le quartier général de l’OTAN à Bruxelles. L’objectif sous‑jacent est d’affronter et d’affaiblir les alliés militaires de la Syrie, soit la Russie, l’Iran et le Hezbollah.

À Saint-Pétersbourg au lendemain du coup d’État raté du 15 juillet, Erdogan a remercié son « cher ami » Vladimir Poutine.

« Le fait que M. Poutine m’a appelé le lendemain de la tentative de coup d’État a été un facteur psychologique très important, a‑t‑il affirmé lors d’un point de presse conjoint. L’axe d’amitié entre Moscou et Ankara sera restauré. » Telegraph, August 7, 2016

Poutine savait-il que le putsch raté, soutenu secrètement par la CIA, était censé échouer? On soupçonne que les services secrets russes étaient conscients du stratagème et qu’ils étaient au courant des plans d’invasion de la Turquie :

« Votre visite d’aujourd’hui qui intervient malgré la situation politique très difficile en Turquie montre que nous voulons tous rétablir le dialogue et opérer un rapprochement dans l’intérêt des peuples de la Turquie et de la Russie », a dit M. Poutine lorsque les deux hommes se sont rencontrés au palais Constantin.

(…) M. Poutine a dit mardi que la Russie lèverait ses sanctions « progressivement », (…) M. Erdogan a pour sa part promis d’appuyer les projets énergétiques russes en Turquie, y compris la construction de la première centrale nucléaire du pays et d’un oléoduc vers l’Europe.

Il a ajouté que les deux pays allaient renforcer leur « coopération dans le secteur de la défense », sans toutefois élaborer.

La rencontre Poutine-Erdogan de Saint-Pétersbourg a été interprétée dans les médias comme un rapprochement avec Moscou en réponse à la participation présumée de la CIA au putsch raté.

Selon le Washington Post, une volte-face improvisée dans les relations entre les USA et l’OTAN et la Turquie s’était produite malgré la rencontre « amicale » entre Erdogan et Poutine :

L’OTAN a pris bien soin mercredi d’insister sur le fait que la Turquie, dont le président s’est rendu à Moscou cette semaine en promettant un nouveau degré de coopération avec l’homme qu’il ne cessait d’appeler son « cher ami », le président russe Vladimir Poutine, demeure un « précieux allié », dont l’appartenance à l’alliance « n’est pas remise en question ».

Dans une déclaration affichée sur son site Internet, l’OTAN a exposé sa position à la suite des « supputations parues dans la presse sur le point de vue de l’OTAN concernant le coup d’État avorté en Turquie et le statut du pays au sein de l’Alliance ».

C’est absurde. Dans les faits, le Pentagone, l’OTAN, le haut commandement turc et Israël sont en liaison constante. Israël, en tant que membre de facto de l’OTAN, a des relations bilatérales étroites sur le plan militaire et du renseignement avec la Turquie.

L’invasion du secteur frontalier au nord de la Syrie et l’entrée de chars d’assaut et de véhicules blindés turcs jettent un pavé dans les relations entre la Turquie et la Russie. C’est aussi l’objectif ultime de la politique étrangère des USA.

Les forces armées russes interviennent au nom de leur allié syrien.

Comment le Kremlin et le haut-commandement russe vont‑il répondre à ce qui constitue une invasion terrestre de la Syrie par les USA, la Turquie et l’OTAN?

Comment vont-ils s’opposer aux forces turques et alliées? On suppose que la Russie évitera une confrontation militaire directe.

La Turquie est le deuxième poids lourd de l’OTAN après les USA.

L’opération turque s’est limitée jusqu’ici à un petit territoire frontalier. Elle n’en demeure pas moins une étape importante dans l’évolution de la guerre en Syrie : soit l’invasion d’un pays souverain en violation du droit international. Le but ultime de Washington demeure toujours un « changement de régime » à Damas.

L’initiative militaire est-elle le préambule d’une opération militaire de plus grande envergure de la part de la Turquie avec le soutien des USA et de l’OTAN? À bien des égards, la Turquie agit en qualité de mandataire des USA :

D’après le Wall Street Journal, l’incursion de la Turquie a reçu l’appui d’une couverture aérienne, de drones et de forces spéciales intégrées des USA. Leur présence visait en grande partie à empêcher la Russie et la Syrie de songer même à prendre des mesures contre les forces envahissantes.

La Turquie déferle en Syrie non seulement ses propres militaires, mais aussi des milliers de « groupes de l’opposition rebelle », y compris des brigades de l’Armée syrienne libre (ASL) soutenues par les USA alliées d’AlQaeda/Nosra/Sham et des coupeurs de tête d’enfant d’al-Zinki, qui formeraient l’avant‑garde. Le territoire syrien leur est jeté en pâture par les militaires turcs, qui ne font que transférer leur contrôle d’un groupe de terroristes djihadistes (Daech) à d’autres, qui passent mieux dans les médias et qui relèvent directement du régime d’Erdogan, des USA, de l’Arabie saoudite et du Qatar.

Cela dit, les combattants de Daech n’ont offert aucune résistance à l’avancée turque. Ils se sont tout simplement  « évaporés » (ou ont troqué leur uniforme contre un autre?). (Moon  of Alabama)

Les forces armées syriennes ont-elles la capacité militaire d’affronter les troupes terrestres turques sans le soutien des Russes et des Iraniens? Comment Téhéran réagira‑t‑il à cet afflux de militaires turcs? Viendra‑t‑il à la rescousse de son allié syrien?

Un « incident » pourrait servir de prétexte à la justification d’une guerre plus étendue menée par l’OTAN. L’article 5 du Traité de Washington (le document fondateur de l’OTAN) stipule que selon le principe de « sécurité collective », toute attaque contre un État membre de l’Alliance atlantique (p. ex., la Turquie) constitue une attaque contre tous les États membres de l’Alliance.

Nous sommes arrivés à un carrefour dangereux. L’incursion des forces terrestres turques fait en sorte qu’une confrontation militaire avec les alliés de la Syrie, soit l’Iran et la Russie, est une possibilité à envisager qui pourrait mener à une escalade dépassant les frontières de la Syrie.

La rencontre entre Erdogan et Jo Biden

Du point de vue de Washington, cette invasion terrestre jette les bases d’une annexion éventuelle d’une partie du nord de la Syrie par la Turquie. Elle ouvre aussi la voie au déploiement de forces terrestres des USA et de l’OTAN visant le centre et le sud de la Syrie.

Erdogan a rencontré le vice-président Biden le 23 août, à la suite de l’avancée des chars turcs au nord de la Syrie. L’invasion est soigneusement coordonnée avec les USA, qui assurent une protection aérienne étendue. Il n’y a pas de différends entre Ankara et Washington, bien au contraire :

Il est difficile de croire que la Turquie a vraiment soupçonné les USA d’avoir tenté de faire tomber les hauts dirigeants du pays par un coup d’État avorté il y a à peine un mois pour ensuite mener des opérations conjointes avec les USA à l’intérieur de la Syrie, tout en maintenant la présence de forces militaires étasuniennes à l’intérieur du territoire turc.

Ce qui est le plus probable, c’est qu’il s’agissait d’un coup monté pour faire croire à une dispute entre les USA et la Turquie, attirer la Russie et permettre à la Turquie de procéder à de vastes purges lui permettant d’écarter tous les éléments au sein des forces armées turques susceptibles de s’opposer à une incursion outre‑frontière en Syrie, qui est maintenant en cours. (Voir The New Atlas, Global Research, 24 août 2016)

Les médias nous bercent de l’illusion que la rencontre entre Biden et Erdogan a été convoquée afin de discuter de l’extradition de Gülen, le soi‑disant architecte du putsch raté. Ce n’était qu’un écran de fumée. Jo Biden qui avait aussi rencontré Erdogan en janvier, a donné le feu vert, au nom de Washington, à l’incursion militaire menée conjointement par les USA, la Turquie et l’OTAN en Syrie.

La question kurde

L’invasion n’est pas dirigée directement contre Daesh, qui est sous la protection d’Ankara. Elle vise plutôt l’Armée arabe syrienne ainsi que les Unités de protection du peuple kurde (YPG), qui sont « officiellement » soutenues par les USA. Les rebelles affiliés à Daesh et à Al-Qaïda soutenus par les USA travaillent de concert avec les envahisseurs turcs.

L’invasion fait aussi partie d’un projet de longue haleine de la Turquie qui consiste à créer une « zone protégée » au nord de la Syrie (voir la carte ci‑dessus), qui peut être utilisée pour étendre les opérations militaires des USA, de l’OTAN et de la Turquie vers le sud au cœur même du territoire syrien.

Washington a averti ses alliés kurdes de ne pas s’opposer aux forces turques :

Biden a dit que les Kurdes, que la Turquie accuse de tenter d’établir un État séparé le long d’un corridor jouxtant la frontière conjointement avec les Kurdes de la Turquie, « n’auront, en aucune circonstance, le soutien des USA s’ils ne respectent pas » ce qu’il qualifiait d’engagement de leur part à retourner vers l’est.

Washington finira sans doute par s’opposer au projet d’expansion territoriale de la Turquie au nord de la Syrie. L’objectif à long terme de Washington consiste à créer un État turc au nord de la Syrie, dans le cadre d’un découpage territorial de la Syrie et de l’Irak (voir la carte ci‑dessous de la US National War Academy). L’amère ironie, c’est que ce « nouveau Moyen‑Orient) consiste aussi à annexer une partie de la Turquie à l’État kurde proposé. Autrement dit, l’objectif néo‑ottoman d’expansion territoriale de la Turquie empiète sur les visées de Washington de fragmenter l’Irak, la Syrie, l’Iran et la Turquie. Autrement dit, le dessein impérial ultime des USA est d’affaiblir la Turquie ent tant que puissance régionale.

Le Pentagone a défini une feuille de route militaire : « La route vers Téhéran passe par Damas ». L’invasion du nord de la Syrie crée les conditions propices à une guerre plus étendue.

En outre, le programme étasunien comporte aussi un objectif de longue date, qui est de faire la guerre contre l’Iran. À cet égard, la stratégie militaire des USA consiste surtout à créer des conditions favorables à un affrontement entre ses meilleurs alliés (Turquie, Arabie saoudite, Israël) et l’Iran, et à agir indirectement pour protéger les intérêts des USA (c.‑à‑d., « faire le travail pour nous »).

CARTE DU NOUVEAU MOYEN-ORIENT



Remarque : Cette carte a été préparée par le lieutenant-colonel Ralph Peters, colonel à la retraite de la U.S. National War Academy. Elle a été publiée par le journal des forces armées en juin 2006. (Copyright, lieutenant-colonel Ralph Peters 2006).

Bien que la carte ne représente pas doctrine officielle du Pentagone, on s’en est servi dans un programme de formation donné au Collège de défense de l’OTAN, à l’intention des officiers supérieurs de l’armée. Cette carte, ainsi que d’autres cartes similaires, a probablement été utilisée par la National War Academy et par d’autres cercles de planification militaire.

Le putsch raté a été effectivement soutenu par la CIA, mais son échec a été coordonné avec le président Erdogan. Il s’agissait d’une opération de renseignement visant à tromper l’opinion publique.

Michel Chossudovsky

 

Article original en anglais :

northsyria20160828 turkey

US-NATO-Turkey Invasion of Northern Syria: CIA “Failed” Turkey Coup Lays Groundwork for Broader Middle East War?, 29 août 2016.

Traduit par Daniel pour Mondialisation.ca

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